Sélectionner une page

Jacky TRONEL

Attaché de recherche à la Fondation Maison des Sciences de l’Homme,

Coordinateur de rédaction de la revue d’Histoire Arkheia.

 

 

Pour introduire cette communication et celles de mes collègues qui vont après moi parler des « triangles » dans les camps nazis, j’aimerais revenir sur la thématique de cette journée d’études et proposer un sous-titre commun à ces trois interventions : Le secret, une histoire de triangles ! Le mot « secret » a le sens de « ce qui n’est connu que d’un nombre limité de personnes » et celui de « ce qui est impénétrable à cause du mystère qui l’entoure ». Ces deux définitions s’appliquent aux populations méconnues des camps dont nous allons parler, celles marquées d’un triangle marron, rose ou violet, à savoir les Tsiganes, les homosexuels et les Bibelforshers.

1 – Analyse du titre

La peste brune est, comme chacun sait, le nom qui a été donné pendant la Seconde Guerre mondiale au nazisme… par analogie à la couleur brune de leurs chemises. Cette expression qualifie le nazisme en tant que maladie idéologique contagieuse. Aujourd’hui la métaphore est encore employée pour désigner le néo-nazisme.

Les triangles – Dans les camps de concentration nazis, afin de permettre aux SS de connaître le motif de l’incarcération de ceux dont ils avaient la garde, les catégories de prisonniers étaient signalées par un système de marquage combinant un triangle inversé de couleur et des lettres, cousus sur leurs uniformes rayés. Les Juifs portaient deux triangles jaunes en forme d’étoile de David ; les criminels étaient distingués par un triangle inversé vert ; les autres droit commun portaient ce même triangle vert, la pointe dirigée vers le haut ; les prisonniers politiques, opposants au nazisme et résistants avaient un triangle rouge ; les asociaux et les vagabonds portaient un triangle noir ; les apatrides pouvaient se voir attribuer un triangle de couleur bleu ; les Tsiganes, auraient porté un triangle marron (mais rien n’est moins sûr !) ; les homosexuels étaient identifiés par un triangle rose et les Témoins de Jéhovah (Bibelforshers) par un triangle violet. Les prisonniers étrangers étaient signalés par la première lettre de leur pays (F pour Französische, S pour Spanische, P pour Polnische…), qui était cousue sur leur badge, tandis que les Tsiganes pouvaient se voir tatouer sur le bras le Z de Zigeuner.

Les historiens ne sont pas tous d’accord sur la couleur attribuée aux Tsiganes. Les uns prétendent qu’ils étaient identifiés par un triangle de couleur marron, les autres qu’ils portaient le triangle noir des asociaux. Le Musée de l’Holocauste de Washington retient la couleur marron, de même que la plupart des tsiganologues militants (il est plus facile de défendre la mémoire d’une communauté quand cette dernière est clairement identifiée). D’après les historiens français, il semblerait que cette couleur marron n’ait pas été portée dans les camps de concentration et d’extermination nazis. Et si elle l’a été, ce n’était pas pour répondre à un code couleur officiel. C’est le point de vue que défend Claire Auzias, spécialiste de la question du génocide tsigane.

2 – Qui sont les Tsiganes ?

Avant de répondre à cette question, voyons tout d’abord comment le mot s’écrit. Le français connaît deux orthographes : Tsigane et Tzigane. Les Roms préfèrent le S au Z, ce dernier évoquant trop douloureusement le Z (pour Zigeuner) tatoué par les SS… même si l’usage du Z est plus courant en français (il serait même recommandé par l’Académie). Les historiens, quant à eux, écrivent « Tsigane » avec un S quand ils désignent des personnes, et avec un Z quand ils l’appliquent aux concepts. Par exemple, on parlera de musiciens tsiganes et de musique tzigane.

Éthymologie – « Tsigane » viendrait du grec médiéval Atsinganos ou Atsinkanos (« intouchés » ou « intouchables »), termes qui désignaient, vers 1100, une secte hérétique installée en Grèce, dont les membres évitaient tout contact avec leur entourage. Cette racine a donné Zigeuner en allemand, Zingari en italien et Tsigane en français. Ce terme générique englobe l’ensemble des groupes qui composent ce peuple, à savoir : les Roms qui vivent principalement en Europe de l’Est, les Sinti en Allemagne, Italie et dans l’Est de la France, les Gitans en Espagne et dans le Sud de la France, et les Manouches en France.

Quelle que soit leur dénomination, ils ont tous en commun la culture nomade, une origine lointaine (le nord-ouest de l’Inde) ainsi qu’une même langue, le romani.

3 – Peut-on parler de « génocide tsigane » et comment le nommer ?

Le terme génocide est un néologisme qui a été formé en 1944 par Raphael Lemkin, professeur de droit américain d’origine juive polonaise, à partir de la racine grecque genos, « naissance », « genre », « espèce », et du suffixe « cide » qui vient du latin caedere, « tuer », « massacrer ». Par génocide, nous entendons la destruction d’une nation ou d’un groupe ethnique.

Si tous les historiens reconnaissent la réalité du génocide des Tsiganes, pour des motifs raciaux, ces mêmes historiens affichent leurs désaccords quand il s’agit de le nommer. On retrouve ici la même problématique qu’avec le génocide des Juifs que certains qualifient d’« holocauste » (sacrifice religieux) et que d’autres, à l’exemple du Français Claude Lanzmann nomme « shoah » (catastrophe), en raison d’une connotation dénuée de tout sens religieux.

Pour ce qui est du génocide des Tsiganes, trois termes s’opposent : 1. Porrajmos qui a été introduit dans la littérature par le linguiste Ian Hancock, lui-même Rom. Littéralement, il peut être traduit par « dévorer » dans le sens d’« exterminer ». Ce choix ne fait pas l’unanimité à cause du caractère sexuel du vocable, dont la racine peut se traduire par « viol » – 2. Samudaripen avec le préfixe sa qui signifie « tout » en langue romani et mudaripen « meurtre » : soit littéralement tout tuer ou meurtre total. Ce néologisme a été créé par un linguiste français, Marcel Courthiade. C’est le titre d’un livre de l’historienne Claire Auzias : « Samudaripen, le génocide des Tsiganes », 1999, 2004 – 3. Holocauste dont l’usage est défendu par le linguiste anglais d’origine juive Yaron Matras. On le retrouve dans le titre du film de Göran Olsson et David Aranovitch : « L’Holocauste des Tsiganes, mémoires de survivants », 1994.

4 – Mise en place de l’arsenal juridique antitsigane en Allemagne

Avant de rentrer dans le détail des lois qui, en Allemagne, ont conduit à l’exclusion civique, puis sociale et enfin physique des Tsiganes, il faut rappeler l’un des concepts central de l’idéologie racialiste nazie, connu sous le nom de Untermenschen (les « sous-hommes »). Ce terme désigne les représentants des races inférieures, par opposition aux supérieures qu’incarnent les Aryens. Les Untermenschen sont les Juifs, les Tsiganes, les Slaves et les Noirs, définis par les lois de Nuremberg de 1935. Parmi eux, il faut aussi inclure les « dégénérés », ainsi qualifiés dès juillet 1933 : les handicapés physiques ou mentaux qui seront soumis à la stérilisation, puis exterminés. L’objet inavoué de cette classification était aussi de faire tomber une barrière psychologique chez les membres de la SS chargés de les supprimer. Une fois « animalisés » les Untermenschen devaient inspirer un sentiment de répugnance, de dégoût, puis de rejet total…

De même qu’en France, la réglementation allemande contre les Tsiganes n’est pas née avec la Seconde Guerre mondiale, comme en témoigne la chrono­logie sommaire qui suit. Nous retiendrons quelques dates-clefs :

–    Dès 1933 sont mises en place les premières mesures de stérilisation des Zigeuners.

        En 1934, la loi « contre les criminels irrécupérables et dangereux » est promulguée.

        En 1935, les lois de Nuremberg, dites « sur l’aryanisation », catégorisent les Zigeuners parmi les « criminels irrécupérables ». Le premier camp voit le jour à Cologne, en avril.

        Le 6 juin 1936, promulgation d’un décret sur « la lutte contre le fléau tsigane ».

        Le 14 décembre 1937, Heinrich Himmler publie le « décret de lutte préventive contre le crime » appelé aussi « décret sur les asociaux », stipulant que « la Police Judiciaire du Reich a la possibilité de déporter dans les camps de concentration tous les asociaux et tous les rétifs au travail ». Les Tsiganes sont clairement visés par ce décret.

        En avril 1938, 2 000 hommes dont un certain nombre de Tsiganes sont internés dans le camp de Buchenwald. Une nouvelle opération d’envergure a lieu du 13 au 18 juin 1938. Elle touche 10 000 personnes.

        Le 8 décembre 1938, Hitler ordonne « la répression contre le fléau tsigane » ; la loi sur les « asociaux » légalise leur stérilisation et leur ouvre la porte des camps de concentration. La même année sont organisées les premières rafles.

         Le 21 septembre 1939, les nazis décident de déporter tous les Juifs et les Tsiganes vers le gouvernement général en Pologne

        Le 27 avril 1940, c’est la déportation par familles entières de 2 500 Tsiganes vers l’Est.

        En 1941, Himmler ordonne de répertorier tous les Tsiganes vivant en Allemagne.

        Le 16 décembre 1942, Himmler ordonne la déportation généralisée des Tsiganes. 23 000 d’entre eux sont déportés à Auschwitz. Un peu plus de 20 000 y trouvent la mort, dont 2 898 sont gazés le 2 août 1944, le jour même où le « camp tsigane » est liquidé.

        Le premier convoi de Sinti et de Roms arrive à Auschwitz le 26 février 1943.

        Le 27 janvier 1945, les soviétiques libèrent 4 800 survivants d’Auschwitz et un unique Rom.

5 – Le rôle de l’anthropologie dans l’idéologie nazie antitsigane

Il faut retenir de cette énumération que l’extermination des Tsiganes n’a pas été un phénomène spontané, fabriqué ex nihilo par les nationaux-socialistes. On peut parler de planification, de stratégie génocidaire longuement mûrie trouvant ses racines dans l’anthro­pologie. Les nazis instrumentalisèrent l’anthropologie allemande et la mirent au service de leurs objectifs. Elle devint une sorte de laboratoire de l’idéologie raciste, dans le contexte duquel la question tsigane trouva sa place.

À la fin du XIXe apparaît en Allemagne Alfred Dillmann, dont les travaux éminemment racistes ont servi de base au recensement de tous les Tsiganes du pays. Dès 1905, l’objectif avoué est de lutter contre le « fléau tsigane ». Un fichage systématique est institué. En octobre 1938, la « Centrale tsigane », alors rattachée à la police criminelle du Reich, se vante d’avoir constitué plus de 18 000 dossiers recensant 33 524 personnes, soit 80 à 90% de la population tsigane.

Avec les lois de Nuremberg pour « la protection du sang et de l’honneur allemands », les Tsiganes se voient malgré eux placés au cœur du débat sur la redéfinition de la citoyenneté allemande qui doit permettre la réalisation d’une « Volksgemeinschaft » (Communauté du peuple), au sens racial. Le Centre de recherches en hygiène raciale, dirigé par le Dr Robert Ritter assisté d’Eva Justin, estime que les Tsiganes sont à la fois des asociaux par leur mode de vie et une race hybride par leur métissage biologique. La justification de leur exclusion ayant été établie « scientifiquement », il suffisait ensuite au pouvoir d’appliquer, « en toute légalité », une politique d’extermination à l’encontre des « Fremdvölkischen » (étrangers à la race). C’est ainsi que des « Einsatzgruppen » (unités mobiles d’extermination) ont assassiné des dizaines de milliers de Tsiganes dans les territoires de l’est occupés par les Allemands.

6 – Le sort des Tsiganes dans les camps nazis

Historiquement et géographiquement apparaissent d’abord les camps de transit (premier échelon de la solution finale), camps locaux et régionaux à partir desquels les Tsiganes sont ensuite acheminés vers les grands centres de tris. Ces camps spéciaux, antichambres de la déportation, portent le nom de « Zigeunerlager ».

Les nazis ont incarcéré des milliers de Tsiganes dans les camps de concentration de Bergen-Belsen, de Sachsenhausen, de Buchenwald, de Dachau, de Mauthausen et de Ravensbrück. Des milliers ont été supprimés dans les camps d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, de Chelmno, de Belzec, de Sobibor et de Treblinka. À Auschwitz, un camp spécial avait été conçu, le « Familienlager » (le camp des familles gitanes). Ce camp a été le théâtre de terribles épidémies (typhus, variole et dysenterie). Le 16 mai 1944, les Allemands décident de liquider le camp. Mais ils trouvent devant eux des Tsiganes armés de barres de fer, prêts à se battre… Face à cette résistance qu’il n’avait pas prévue, les SS font provisoirement marche arrière.

Des médecins allemands ont mené des expériences pseudo-scientifiques douloureuses et souvent mortelles sur des milliers de détenus des camps de concentration (Auschwitz, Ravensbrück, Sachsenhausen et Natzweiller-Struthof). À Auschwitz, un capitaine SS, le docteur Josef Mengele, procédait à des expérimentations humaines sur des enfants tsiganes marqués du sigle « matériel de guerre ». Ces abominations ont été réalisées avec l’aval de la hiérarchie universitaire pour laquelle les Tsiganes constituaient une « population test » pour l’«hygiène raciale » dont le but était non seulement d’éliminer les races dites inférieures, mais aussi de percer in vivo le secret génétique de la race allemande. 

7 – En conclusion…

Contrairement à ce qui s’est produit dans la plupart des pays occupés, en France, les Tsiganes n’ont pas été déportés collectivement. Paradoxalement c’est l’internement, mis en place à partir du 6 avril 1940, qui leur a évité les déportations massives vers l’Allemagne…

Afin de bien distinguer les motifs de la persécution des différentes catégories de « triangles » internés dans les camps, il est utile de préciser que les nazis ont persécuté certains pour ce qu’ils faisaient (politiques, résistants, droits commun), d’autres pour ce qu’ils refusaient de faire (les témoins de Jéhovah), d’autres encore pour ce qu’ils étaient (les homosexuels, les handicapés), et enfin les derniers parce qu’ils existaient (les Juifs, les Tsiganes, les Slaves et les Noirs), en raison de la nature de leurs races.

 

Jacky Tronel

 

http://prisons-cherche-midi-mauzac.com/actualites/les-triangles-marrons-victimes-de-la-peste-brune-au-memorial-de-caen-6237

 

Attaché de recherche à la Fondation Maison des Sciences de l’Homme,

Coordinateur de rédaction de la revue d’Histoire Arkheia.