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Discours de Jean-Jacques Delorme,

Président de Cœurs sans frontières :

Je suis heureux d’ouvrir cette 4ème édition d’une rencontre historique au Mémorial de Caen. Début 2007 quand j’ai frappé à la porte du Mémorial c’était avec une fébrilité intense. Que venais-je faire moi le petit président d’une association loi de 1901 dans cette vénérable institution ? N’étais-je pas prétentieux de vouloir me faire ouvrir ces portes ?

J’avais rendez-vous. L’accueil a été chaleureux. J’avais l’impression de me présenter à un entretien d’embauche. Mes armes furent ma motivation, ma volonté et ma détermination. Il me fallait convaincre, prouver que nous avions notre place dans cette grande maison pour tenter de faire cet indispensable travail de Mémoire, dont nous avions le plus grand besoin, nous les laissés pour compte de la société pendant toute notre vie. C’était un véritable challenge. Après 3 heures d’un entretien soutenu, mon interlocuteur qui n’est autre qu’Emmanuel me dit : « Bien il ne nous reste plus qu’à trouver une date  »

Ce fut le 11 novembre. Date combien symbolique et prémonitoire de la SGM. En ce 11 novembre 2007 j’étais loin de me projeter 3 ans plus tard.

Nous sommes bien là et fiers d’un bilan honorable. Je n’ai pas choisi la facilité, cependant ce haut lieu de la Mémoire m’a fait prendre la juste dimension que devait revêtir un tel événement. Nous devions tout mettre en œuvre pour être dignes de ce lieu et de ses responsables. C’est avec beaucoup de motivation que je travaille à ce projet annuel, mais sans Emmanuel, l’homme qui m’a fait trembler quand il m’a reçu la première fois, je ne suis pas sûr que j’aurais été en capacité de gérer dans le temps une telle manifestation. C’est grâce à cette complicité amicale que nos rencontres deviennent un temps fort des enfants de la guerre de CSF. Malgré le lourd handicap d’appartenir aux enfants de l’ennemi, le Mémorial perçu par trop comme étant le musée du débarquement et des Alliés.

Notre 1ère rencontre a eu lieu à une date symbolique. La 4ème n’est pas sans me laisser indifférent il s’agit de : « La journée internationale des droits de l’enfant » Nous qui avons eu ces enfances pour le moins chaotiques, dont nous portons encore les stigmates, ne pouvons rester insensibles à une telle volonté de vouloir donner à l’enfant un statut d’être humain à part entière. Avant d’aller plus loin je tiens à vous lire cette citation de Kofi Annan :

 « Rien n’est plus important que de bâtir un monde dans lequel tous nos enfants auront la possibilité de réaliser pleinement leur potentiel et de grandir en bonne santé, dans la paix et la dignité. »

La convention des droits de l’enfant fut adoptée le 20 novembre 1989.

Elle a été ratifiée par 191 pays sur 193. Seuls la Somalie et les Etats-Unis ont refusé de s’engager.

Elle comporte 41 articles.

J’aurais aimé réécrire le 1er pour qu’il exprime ceci :

« Un enfant est un être humain à part entière, à cet égard nous lui devons une parité de traitement avec l’adulte. »

Il y a un statut de l’enfant jusqu’à sa majorité c’est une avancée sociale et humaine de grande ampleur, c’est tant mieux. Même si sur le papier il s’agit d’une convention internationale de l’enfant personne n’est dupe, nous avons accès à l’information, nous voyageons et constatons

que c’est un leurre. Dans beaucoup de pays signataires, y compris ceux avec lesquels nous entretenons des relations commerciales et/ou amicales, les enfants sont un enjeu économique corvéable à merci à un coût inégalé et cela avec la complicité des familles qui n’ont pas le choix si elles veulent survivre.

Ce rejet, ce déni identitaire était l’héritage de tous les enfants de la guerre. Je ne suis pas de ceux qui hiérarchisent les naissances. Fussent-elles d’avant l’Occupation allemande (enfants dont le père était sur le sol français comme espion) pendant l’Occupation allemande, d’après la signature de l’armistice avec les prisonniers de guerre allemands ou de la période d’Occupation des alliés en Allemagne et en Autriche. Nous sommes tous, au même titre, des enfants de ce conflit. Je ne ferai jamais une autre analyse. C’est une faute morale, historique que de vouloir créer des catégories et des sous catégories. La logique est implacable s’il n’y avait pas eu ce conflit il n’y aurait pas eu cet avant et cet après qui en sont les conséquences directes. Nous formons une seule fratrie.

Nos conditions de vie d’enfants de la guerre, voire de survie pour certains d’entre nous n’ont rien eu à voir avec ces pays dits émergents. Leur misère est liée directement à la pauvreté, au dénuement. Nous, pour la plupart, n’étions pas pendant notre enfance bien riches cependant nous avions à manger. Notre misère était psychologique, affective, pour d’autres venaient s’y rajouter des maltraitances physiques. Nous étions des bâtards, bâtards de par nos mères dans une France foncièrement catholique qui rejetait les enfants conçus dans le « péché ». Mais aussi bâtards de par nos pères qui appartenaient à un peuple dont la haine se transmettait de génération en génération depuis la guerre de 1870 sur le sol français.

Ce n’est pas parce que nous sommes, les enfants nés de mères françaises et de pères allemands, très largement majoritaire dans l’association que je passerai par pertes et profits ceux qui ne le sont pas !

Comment ne pas évoquer ces enfants nés de mères allemandes et de pères français de l’Occupation.

Ces enfants furent arrachés à leurs mères dès leurs premières années,  d’autres étaient encore nourrissons. Il suffit pour s’en convaincre d’écouter le récit de l’un d’entre eux : « J’étais dans les bras de ma mère sur un quai de gare. Elle pleurait. Le train est arrivé, elle m’a tendu à un passager, puis plus rien… » Cet enfant arraché à sa mère a bénéficié d’une mesure française qui consistait à contrôler l’abandon/adoption des enfants d’ascendance française. Cette politique fut menée jusqu’en 1949. Pour éviter que des problèmes ultérieurs se posent les autorités françaises sont allées jusqu’à récupérer les traces de cette politique dans les archives allemandes.

Ces enfants rapatriés sur le sol français bénéficièrent d’adoptions plénières. Ce qui consistait à nier leur origine, leur identité. Ce qui les coupait à jamais de leurs racines. Les autorités se sont données bonne conscience en faisant valoir qu’ils craignaient leur abandon. L’Allemagne était exsangue, ces mères démunies de tout, de l’essentiel. Cependant rien ne prouve qu’elles veuillent se débarrasser de leurs enfants, tout au moins pour la plupart. Un certificat d’abandon leur fut soumis pour signature. L’abandon devait se faire en faveur des autorités françaises. Selon son âge l’enfant ou le nourrisson était conduit soit dans une maison d’enfants, soit dans une pouponnière, à partir de là son adoption était programmée. Certains furent, avant leur adoption, ballottés de pouponnières ou de maisons de l’enfance à travers toutes les provinces allemandes. Seul le nom de l’enfant est connu et encore sans certitude en l’absence de documents de l’état civil. Ils n’ont pas de date de naissance exacte, ni lieu de naissance, ni de parents, encore moins de nationalité établie et leurs prénoms varient selon les documents où figurent leurs noms.

Une autre réalité prend forme il faut repeupler la France, les bras font défaut, ces enfants sont les bienvenus en dehors de tout respect de leur propre intérêt.

Certains d’entre eux ont découvert très tard, voire au décès de leurs parents sociologiques, l’autre réalité, la vérité. D’autres mourront en l’ignorant. Néanmoins toute leur vie ils auront vécu avec cette impression que quelque chose ne colle pas, ne va pas, qui a généré chez eux un mal être.

A ce sujet l’article 8 de la convention des droits de l’enfant est sans ambiguïté :

« 1. Les États parties s’engagent à respecter le droit de l’enfant de préserver son identité, y compris sa nationalité, son nom et ses relations familiales, tels qu’ils sont reconnus par la loi, sans ingérence illégale.


2. Si un enfant est illégalement privé des éléments constitutifs de son identité ou de certains d’entre eux, les États parties doivent lui accorder une assistance et une protection appropriées, pour que son identité soit rétablie aussi rapidement que possible. »

 

En ce qui nous concerne, malgré que nous soyons majeurs depuis fort longtemps, selon l’alinéa 2 de l’article 8 l’Etat allemand a répondu favorablement à certains d’entre nous en nous donnant accès à une double nationalité. Où en sont les autorités françaises pour tout ces êtres arrachés à leurs racines, à ce qui était leur réalité identitaire ? Le paradoxe atteint son comble avec des refus de nationalisation allemande, car français de par leur adoption plénière de leurs deux parents sociologiques, nés allemands sur le sol allemand leur situation est irréversible.

 Quelle violence !

Cette introduction à une longue journée tournée vers le passé pour mieux comprendre le temps présent, mieux nous comprendre, mieux nous tourner vers l’avenir, notre avenir et, vous faire partager à vous public, certains rouages de l’horreur. Notre action consiste aussi à nous tourner vers la jeunesse, cette jeunesse qui sera demain l’avenir de l’humanité, nous sommes, nous serons à leurs côtés.

Je remercie pour leur aide efficace et leur soutien à l’organisation :

Monsieur Grimaldi

Emmanuel THIEBOT

La technique

Monsieur Grimaldi, directeur du Mémorial de Caen,

Lors de son discours inaugural du colloque du 20 novembre en partenariat avec Cœurs Sans Frontières.

Mes remerciements s’adressent également aux intervenants de ce colloque :

Gerlinda SWILLEN

Hubert France

Laurent KLEINHENTZ

Catherine GOULLETQUER

Jacky TRONEL

Uli JONHSON/Daniel LAMICHE

Gérard LERAY/Philippe FRETIGNE

Philippe GRIMBERT

Arnaud BOULIGNY

Régis SCHLAGDENHAUFFEN

Estelle RICHARD

Merci et bonne journée à tous.

Jean-Jacques DELORME-HOFFMANN