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TEMOIGNAGE D’ULI :

(English version can be downloaded here)

 

Mesdames et Messieurs,

En décembre 2009, j’étais chez ma mère à San Francisco, en Californie, et je l’aidais à préparer son déménagement pour l’Etat de Washington, où j’habite. Dans un journal de San Francisco, j’ai lu un article qui parlait des Français dont les pères étaient des soldats allemands de l’occupation pendant la Seconde Guerre Mondiale.

L’histoire de Jean-Jacques Delorme et d’autres «enfants de la guerre» nés de mères Françaises et de pères Allemands m’a beaucoup émue. J’ai ressenti leur douleur – parce que c’était la mienne. L’article a immédiatement fait naître en moi l’espoir qu’une personne dans l’Association «Cœurs Sans Frontières» pourrait peut-être m’aider à retrouver mon père Français.

Voici mon histoire, telle que je m’en souviens et telle que ma mère me l’a racontée.    

Je suis née Ulrike Madeleine Ficker, à Sebnitz, en Allemagne, le 12 août 1945. Sebnitz est une petite ville située exactement sur la frontière de la République tchèque, à environ 40 kms de Dresde.

Ma mère, Elfriede Ficker, avait alors 18 ans lorsqu’elle a rencontré mon père, Charles Lamiche, âgé de 25 ans, un prisonnier de guerre Français en captivité dans notre ville. C’était pendant l’été de 1944, et ma mère venait juste de rentrer chez elle après deux ans d’absence.

La première année, elle avait fait un apprentissage dans une ferme située dans le nord de l’Allemagne ; et là, pour la première fois de sa vie, elle avait côtoyé des étrangers. Il y avait deux prisonniers de guerre Français et un Polonais, et une Russe qui était là au titre du service du travail obligatoire (STO). En outre, des prisonniers de guerre Russes venaient travailler à la ferme tous les jours sous bonne escorte. Ils travaillaient tous ensemble mais le règlement très strict interdisait à ma mère de leur parler ou de les fréquenter.

L’année d’après, elle avait travaillé dans une grande ferme en Autriche, où la situation était assez différente. Le fermier et son épouse avaient beaucoup voyagé avant la guerre. La mère de son épouse était Japonaise et son père Allemand. Ils avaient des idées très progressistes et traitaient tous leurs travailleurs avec beaucoup d’humanité, y compris les quatre prisonniers de guerre Français.


Maman d’Uli

Ma mère travaillait et vivait avec ces prisonniers et ainsi, elle pouvait leur parler en français, langue qu’elle avait apprise à l’école. En apprenant à les connaître, elle se rendit compte que la propagande à laquelle elle avait été soumise en Allemagne nazie était fausse. Ces étrangers et prisonniers n’étaient pas du tout des êtres humains de seconde classe et n’étaient pas mauvais – c’étaient des gens comme tout le monde.

Ces expériences ont influencé sa vision du monde. Son opinion d’Hitler et de sa politique changèrent complètement, surtout après avoir rencontré et vécu avec des étrangers, et bénéficié du savoir et de l’expérience des autres.

A Sebnitz, il y avait alors une grande usine près de l’école qu’avait fréquentée ma mère, en bas de la rue où elle habitait à présent avec ses parents. Presque tous ceux qui travaillaient dans cette usine étaient des étrangers. Les prisonniers Russes étaient les plus étroitement surveillés et durement traités. Il y avait également des STO, originaires de différents pays, qui habitaient dans des baraquements collectifs et étaient plus ou moins libres de circuler. Et, enfin, il y avait les prisonniers de guerre, en majorité des Français, qui allaient à pied de leurs logements à l’usine et étaient enfermés pendant la nuit.

A ce stade de la guerre, il n’y avait pas assez de gardiens pour surveiller tous ces gens – tous les hommes, même les plus jeunes, avaient été mobilisés.

Souvent, à midi, les prisonniers de guerre Français sortaient de l’usine. Et, lorsque ma mère passait, ils l’appelaient et étaient très surpris lorsqu’elle leur répondait en français. Mon père faisait partie de ces prisonniers ; il commença à s’intéresser à elle et lui demanda de revenir pour lui parler. Elle tâcha de passer le voir tous les jours, à l’insu de tous.

Charles, père de Daniel et Uli

Ma mère devait avoir très peur et faire très attention pour ne pas attirer l’attention des autres. Elle avait peut-être compris, qu’après tout, ces hommes n’étaient pas ses ennemis; mais, c’était la guerre, et il n’était pas permis de fraterniser avec les prisonniers. Elle courrait un grave danger car les femmes soupçonnées d’avoir des relations avec les prisonniers étaient souvent harcelées, tondues, voire même envoyées dans des camps de concentration.

Quand vint l’automne et que la nuit tomba plus tôt, Maman et Charles commencèrent à se rencontrer secrètement une ou deux fois par semaine, en général lorsque les prisonniers rentraient à pied dans leurs quartiers. Ils allaient en cachette dans l’une des petites cabanes de jardin que les gens avaient construites sur des lopins de terre qui leur avaient été alloués pour se nourrir. Les autres prisonniers couvraient mon père en disant qu’il devait travailler tard.

Maman dit que Charles était très déprimé par son sort ; il avait déjà passé quatre années en captivité. Elle put l’égayer en lui apprenant la défaite imminente de l’Allemagne et la fin prochaine de la guerre. Son père et sa grande sœur écoutaient parfois la BBC, lorsque c’était possible. Ils recevaient ainsi d’autres nouvelles que celles diffusées par la propagande allemande.

En janvier 1945, Maman se rendit compte qu’elle était enceinte. Elle en informa Charles et ne le dit à personne d’autre. Il parla de l’épouser et de l’emmener avec lui en France. Bien sûr, avec le recul du temps, Maman a compris qu’un tel projet aurait  été impossible à réaliser. Mais, à cette époque, ils étaient deux jeunes gens amoureux l’un de l’autre, qui voulaient rester ensemble.

Plus tard, elle parla à sa mère et à sa sœur de sa relation avec Charles, et leur annonça sa grossesse. Elles s’inquiétèrent pour elle et pour toute la famille. C’était extrêmement dangereux à cause de tous ces Nazis fanatiques qu’il y avait autour d’eux. En outre, il était impossible pour elles de rencontrer Charles, et elles en étaient très peinées, surtout ma grand-mère.

Uli et sa maman en 1945

Lorsque mon grand-père apprit la nouvelle, il en fut furieux. Il ne la gronda pas mais Maman dit qu’il ne lui adressa plus la parole.

Entretemps, elle et Charles trouvèrent moyen de continuer à se rencontrer. Le 9 mars 1945, Maman confectionna un gâteau pour fêter les 26 ans de Charles. Ce fut la dernière fois qu’elle le vit. Les prisonniers furent évacués à l’ouest parce que l’armée russe avançait. Elle ne put retrouver ses traces – et d’ailleurs, à qui pourrait-elle s’adresser ? Ma mère ne revit plus jamais mon père.

Evidemment, Maman fut bouleversée par le départ de Charles. Elle envoya plusieurs lettres en France, qui furent toutes retournées. Malgré tout, elle gardait l’espoir de son retour.

Je suis née trois mois après la fin de la guerre. En ce temps-là, notre ville était occupée par les soldats Russes. La vie était devenue extrêmement difficile et il y avait très peu à manger et pas de médicaments ni aucune sorte de provisions. Mon grand-père et la sœur aînée de Maman parcouraient la campagne presque tous les jours, fouillant les ordures ou échangeant avec les fermiers leurs objets de valeur contre de la nourriture. Ma tante parvenait à garder un peu de la ration alimentaire qu’elle recevait pour son bébé, et c’est ce qui m’a permis de rester en vie.

Ma mère m’a raconté que lorsqu’elle me promenait dans mon landau, elle rencontrait parfois des femmes qui avaient été enceintes à la même époque qu’elle. Elles se mettaient à pleurer en me voyant car leurs bébés à elles étaient morts, faute de nourriture.

En 1947, j’avais alors deux ans, lorsque Maman prit contact avec le Consulat français à Berlin, qui lui répondit quelques temps après. Ils regrettaient de ne pouvoir l’aider car mon père s’était marié à son retour en France. D’après la législation française alors en vigueur, il ne pouvait pas reconnaître un enfant né hors-mariage.

C’était une bonne nouvelle d’apprendre que Charles était encore en vie ; néanmoins, Maman était bouleversée. En effet, elle perdait tout espoir de construire son avenir avec lui et, à ses yeux, il était mort. Elle me confia plus tard que Charles avait été son premier amant et était toujours resté le plus grand amour de sa vie.

Petite fille avec une couronne de fleurs au mariage de l’oncle Herbert

Lorsque j’étais enfant, on me disait que mon père était un soldat mort à la guerre.  Mais, bientôt je me mis à en douter car il n’y avait aucune photo de lui et personne n’en parlait jamais. Quand les autres enfants me posaient des questions sur mon père, je leur disais ce que je savais de lui. Certains pouffaient de rire, comme s’ils ne me croyaient pas ou bien qu’ils savaient quelque chose que j’ignorais.

J’ai compris qu’il y avait un grand secret que l’on me cachait. Une dame âgée, qui s’occupait de moi et connaissait ma mère depuis son enfance, se fâcha un jour contre moi et me dit : «Bon, j’espère que tu ne deviendras pas comme ta mère !»  Je ne comprenais pas ce qu’elle voulait dire et me demandais pourquoi elle pensait que ma mère avait fait quelque chose de mal, ou commis une faute grave ; et j’ai senti que c’était à cause de moi.

A neuf ou dix ans, je commençai à chercher des informations sur mon père dès que ma mère était absente. C’est alors que j’ai trouvé son journal. A l’intérieur, il y avait une photo de mon père et une lettre du Consulat de France. Je ne me souviens pas beaucoup de ce qu’elle avait écrit dans son journal, mais c’est là que j’ai appris le nom de mon père, Charles Lamiche, et vu pour la première fois une adresse à Paris : 100, rue Lauriston.

J’ai également trouvé une lettre de l’épouse de Charles dans laquelle elle disait qu’ils avaient eu un fils et demandait à ma mère de cesser tout contact. Elle demandait comment son mari pouvait être sûr que c’était bien sa fille. En lisant cela, la petite fille que j’étais alors en fut très blessée. Cela m’a rendue furieuse que quelqu’un puisse dire de telles choses sur ma mère et insinuer qu’elle était une femme de mauvaise vie.

La découverte de cette lettre n’était pas une mauvaise chose en soi car, de cette manière, j’appris que j’avais un jeune frère, et cela me fit beaucoup plaisir. Bien des années plus tard, devenue une adulte et une maman, je me suis dit que l’épouse de mon père essayait seulement de protéger sa famille – et nul n’a le droit de lui en tenir rigueur.

Naturellement, toutes ces découvertes ne firent qu’attiser ma curiosité ; et j’ai pris mon courage à deux mains et questionné ma mère au sujet de mon père. Je lui ai demandé s’il avait des frères et sœurs, et je me souviens qu’elle a parlé de deux sœurs, Michelle et Denise. Je l’ai aussi interrogée sur ses parents, et elle m’a répondu qu’ils n’étaient plus en vie.

Il m’a été très difficile de poser toutes ces questions à ma mère. Je savais fort bien que le sujet était tabou et je sentais que cela lui faisait beaucoup de peine. Je voulais en apprendre davantage mais j’avais peur de lui poser trop de questions. Néanmoins, je rêvais de retrouver un jour mon père. Voilà pourquoi j’ai appris par cœur son nom, les prénoms de ses sœurs et l’adresse à Paris, dans l’espoir de le retrouver plus tard, quand je serai grande.

Uli et sa sœur Petra, à Cologne en 1958

Entretemps, ma mère épousa un homme originaire de l’Allemagne de l’ouest et nous sommes partis pour vivre à Cologne. Ce fut très pénible pour moi de quitter ma ville natale. J’avais alors 12 ans et aucune envie de me séparer de mes amis et de ma famille maternelle. Maintenant, avec le recul du temps, je me rends compte de la chance que nous avons eue. En effet, nous avons quitté l’Allemagne de l’est juste avant la construction du Mur de Berlin.

En 1958, nous vivions alors à Cologne lorsque ma sœur Petra est née. Cela me fit fait grand plaisir et m’aida à mieux affronter ma solitude de déracinée.

C’est à cette époque que j’ai retrouvé le journal de ma mère. Elle en avait arraché toutes les pages et c’était devenu un livre vide. Je fus contente d’avoir pu mémoriser les noms et l’adresse. J’espérais toujours retrouver un jour mon père et rencontrer mon frère et mes tantes.

Puis, en 1961 nous émigrâmes aux Etats-Unis, à San Francisco, en Californie. Ce dont j’avais le plus peur était de perdre toute les chances de retrouver mon père. Je craignais de ne plus jamais retourner en Europe.

 

J’ai eu beaucoup de difficultés à m’adapter à ma nouvelle vie aux Etats-Unis. Je ne m’intégrais pas à l’école et me sentais seule, perdue et déprimée. Je ne m’entendais ni avec ma mère ni avec mon beau-père, et me suis mise à faire n’importe quoi, à consommer de l’alcool et de la drogue. J’ai même essayé une fois de me suicider.

Je ne saurais dire dans quelle mesure mes troubles émotionnels étaient dus au fait que je ne connaissais pas mon père et au secret et à la honte entourant ma naissance. Beaucoup de jeunes ont du mal à trouver leur voie. Mais je savais que je devais m’éloigner de mon beau-père. Notre relation était devenue très difficile, voire houleuse, et je commençais à détester ma mère.

Alors, à 19 ans, j’épousai un jeune homme que je n’aimais pas et quittai le foyer familial dans l’espoir de trouver enfin mes marques.

Un an plus tard, mon fils Kim naquît. A l’âge de 28 ans, j’avais déjà cinq enfants, un fils et quatre filles. En 1972, nous avons quitté la Californie pour l’Etat de Washington. En 1977 j’ai quitté mon mari et suis partie pour Seattle avec mes enfants ; c’est la ville où je vis jusqu’à présent.

Je suis devenue une lesbienne et j’ai maintenant une compagne affectueuse, nommée Candace, avec qui je vis depuis 24 ans. Nous avons élevé ensemble mes cinq enfants, et avons à présent huit petits-enfants.

Durant toutes ces années, le désir de retrouver mon père n’a cessé de me hanter. Souvent, je me suis demandée quel genre d’homme il était et si ma vie aurait été différente si je l’avais connu.

Mais comment trouver une personne lorsque l’on sait si peu de choses de lui ? Lorsque l’on ne parle pas la langue et que l’on n’a pas d’argent pour financer les recherches ?

Uli à Paris en 1979

J’ai pourtant essayé à plusieurs reprises. Une fois, lors d’un voyage à Paris, j’ai trouvé l’adresse que j’avais apprise par cœur des années auparavant : 100, rue Lauriston. Mais, il n’y avait personne du nom de Lamiche à cette adresse, et je n’ai rien trouvé non plus dans le répertoire téléphonique.

J’ai essayé l’Armée du Salut, qui m’a dit qu’ils ne pouvaient pas m’aider car Charles et ma mère n’étaient pas mariés.

Puis, j’ai essayé la Croix-Rouge, qui aide les gens à retrouver les membres de leurs familles disparus pendant la guerre. Mais je n’avais pas les informations dont ils avaient besoin, comme la date de naissance de mon père. Cette fois-ci, quand j’ai demandé à ma mère de m’aider, elle s’est montrée beaucoup plus ouverte. Elle m’envoya des copies de lettres, dont celle du Consulat de France. De plus, elle m’envoya aussi plusieurs e-mails dans lesquels elle racontait sa vie à cette époque. C’est ainsi que j’ai appris combien sa vie avait été difficile durant cette période, et pour tous ceux qui avaient vécu ces années de guerre. Cela m’a beaucoup aidé à la comprendre et à contribuer à améliorer mes relations avec elle.

Elle m’a également fait part de ses craintes: la peur que je ne sois blessée si un jour je retrouverais mon père et qu’il me rejetait.

Mais, ces appréhensions ne m’arrêtèrent pas.

Quelques mois plus tard, la Croix-Rouge me répondait qu’ils regrettaient malheureusement de ne pouvoir m’aider. En effet, le Consulat de France avait déjà écrit à ma mère à ce sujet : Charles avait bien été libéré vivait en France. Mon père, à ce qu’il paraît, n’avait pas disparu pendant la guerre… mais, pour moi, il l’était. Je leur avais, semble-t-il, donné trop peu de renseignements.

Toutes ces déceptions me décourageaient mais, d’une certaine manière, je ne pouvais abandonner l’espoir de le retrouver. Le temps passant, j’ai recommencé encore à chercher.

Mes démarches m’amenèrent à consulter internet. J’ai trouvé ainsi un généalogiste français qui, après des recherches préliminaires, m’a fait savoir que mon père n’était pas né à Paris. Il m’a demandé 300 euros pour continuer les recherches. Je ne lui faisais pas confiance et n’avais aucune envie d’envoyer 300 euros à un inconnu.

A ce moment, j’avais tout abandonné en me disant que cela m’était égal, comme je l’avais fait tant de fois auparavant. Au fond de moi-même, j’avais peur que mon père ne veuille pas me voir, si jamais j’arrivais à le trouver. Je pensais que peut-être si j’attendais trop longtemps pour reprendre mes recherches, il serait trop tard et mon père serait déjà mort. Cela valait sans doute mieux ainsi plutôt que de ressentir cette douleur incessante causée par ma quête filiale.

C’est alors que j’ai lu cet article dans le journal et j’ai su que je devais continuer à chercher.

Ce jour de décembre 2009, j’ai allumé mon ordinateur et suis allée sur le site de «Cœurs Sans Frontières». Puis, j’ai envoyé un message à Jean-Jacques pour lui demander s’il pouvait m’aider. Il m’a répondu aussitôt en m’invitant à adhérer à «Cœurs Sans Frontières» et dit qu’ils étaient disposés à m’aider dans mes recherches. Une fois de plus, je reprenais espoir !

Il a fallu quelques semaines pour remplir tous les papiers. J’étais sans cesse en proie à une confusion de mes émotions ; cela m’arrivait à chaque fois que j’espérais que mes recherches allaient aboutir. Le jour où j’ai envoyé les derniers documents à «Cœurs Sans Frontières», j’ai téléphoné à ma fille Naomi, qui avait laissé plusieurs messages sur mon répondeur pour me demander de la rappeler.

Je lui ai parlé de ma nouvelle recherche. Elle m’a dit qu’elle m’avait téléphoné pour me faire savoir qu’elle s’était inscrite sur le site généalogique «ancestry.com», et elle avait commencé à créer un arbre généalogique. Lorsqu’elle a saisi le nom de Charles Lamiche, elle a trouvé des données qui semblaient correspondre à celles relatives à mon père.

C’était trop pour moi. Allais-je enfin trouver mon père ? J’ai donné à Naomi la date de naissance de mon père afin qu’elle vérifie si c’était bien la même personne. Le soir même, elle me confirma qu’il pourrait s’agir de mon père. Le site indiquait les dates de naissance et de décès de Charles Lamiche et de son épouse, Georgette Rose, et comportait également des données sur son fils Daniel et sa famille.

J’ai immédiatement transmis ces informations à Marie-Jo Saint-Lô, qui est mon contact à «Cœurs Sans Frontières» et m’a apporté son précieux concours.

Entretemps, «Cœurs Sans Frontières» avait commencé à faire des recherches de son côté et trouvé Charles Lamiche sur un site généalogique. Lorsqu’ils m’ont demandé la permission de prendre contact avec Daniel Lamiche, j’ai répondu tout de suite «oui», sans hésiter !

Le 13 février 2010, Marie-Jo me téléphona pour me dire que Daniel était bien mon frère. Il était même au courant de mon existence ! Notre père lui en avait parlé une fois mais ne lui avait rien dit de plus. Daniel ne savait comment faire pour me trouver. Cependant, il s’était inscrit sur le site généalogique «ancestry.com» et avait mis en ligne l’arbre généalogique de sa famille. Ainsi, son rôle a été primordial dans nos retrouvailles. La meilleure chose, c’est qu’il était très heureux que je l’aie trouvé !

Tout est arrivé si vite ! Je m’attendais à ce que «Cœurs Sans Frontières» mette plus de temps à retrouver mon père. Je ne croyais pas que les recherches aboutiraient si rapidement. Malgré tout, ce fut un choc d’apprendre qu’il était mort depuis 17 ans ; mais je m’y attendais tout de même un peu. Et dire qu’il était encore en vie lorsque je suis venue à Paris ! J’aurais pu le rencontrer, si je l’avais trouvé plus tôt. Toutes ces nouvelles que je recevais en même temps me submergeaient.

J’ai beaucoup pleuré cette nuit-là. Je devais me résoudre à faire le deuil d’un père que je n’avais pas connu et ne connaîtrais jamais. Il ne me tiendrait jamais dans ses bras, ne m’embrasserait ni ne m’aimerait comme seul un père peut le faire. Je crois que c’est ce nous voulons tous, nous autres, «enfants de la guerre» : l’amour d’un père. J’avais attendu toute ma vie, et voilà que mes espoirs s’envolaient.

Je ne pleurais pas seulement de tristesse ; c’était aussi des larmes d’émotion et de gratitude car j’avais trouvé mon frère Dany. J’ai compris que j’avais eu beaucoup de chance. D’abord, celle d’avoir trouvé le journal de ma mère et de posséder des documents. Et surtout, la chance que ma mère ait enfin accepté de me confier son lourd secret, dont le souvenir lui causait toujours tant de douleur.

Tous ces évènements ont complètement changé ma vie. D’une part, je m’efforce d’apprendre le français. Mais surtout, je tâche de vivre pleinement chaque instant de mon existence, de ne pas continuellement ressasser le passé et espérer un avenir meilleur. Car l’instant présent est ce que nous avons de plus précieux. Je suis toujours émerveillée par ce miracle qu’est la vie.

Enfin, je suis si heureuse d’avoir acheté le journal ce jour-là et découvert ainsi «Cœurs Sans Frontières». Je tiens à exprimer mes plus vifs remerciements à Jean-Jacques Delorme-Hoffmann, le président de l’Association, Chantal Le Quentrec, à Marie-Jo Saint-Lô ainsi qu’à tous ceux qui m’ont aidée à trouver ma famille. Je ne saurais jamais leur témoigner assez toute ma gratitude.

Je tiens également à remercier mon frère Dany et son épouse Marie-Line, pour leur gentillesse à mon égard et leur accueil si chaleureux.

Je les ai rencontrés pour la première fois Samedi dernier. Jusqu’à présent, nous avons communiqué uniquement par e-mail, avec l’aide de traducteurs. Que ferions-nous sans internet ?

A tous ceux qui cherchent encore leurs familles, je dis de ne pas désespérer ni se décourager. Par-dessus tout, songez à vivre pleinement chaque instant de votre existence : la vie est un cadeau que nous avons reçu ; soyons en reconnaissants.

Je vous remercie, Mesdames et Messieurs.

 Ma famille, ma partenaire, mes petits-enfants,  maman, ma sœur avec son mari et ses fils

 

 

 

 

TEMOIGNAGE DE DANIEL

 

Mesdames, Mesdemoiselles,  Messieurs,

Au mois d’août 1945 naissait à Sebnitz/Sachsen près de Dresde en Allemagne, une petite fille que sa maman prénomma Ulrike.

Cette petite fille était le fruit des relations amoureuses entre une jeune femme allemande, Elfriede et un prisonnier de guerre français, Charles.

Ils s’étaient rencontrés durant l’été 1944 et se retrouvaient en cachette le soir après le travail. Il apprit la grossesse d’Elfriede en janvier 1945, mais les aléas de la guerre firent qu’au mois de mars de cette même année, devant l’avancée de l’armée russe, les prisonniers français furent évacués vers l’ouest. Elfriede ne revit jamais son amoureux. Ulrike, c’est Uli qu’il faut l’appeler, n’eut pas la chance de connaître ce père qui avait regagné la France.

Cet homme est mon père, mais aussi le père d’Uli qui vient d’intervenir devant vous.

Je vais tenter de résumer la vie de Charles LAMICHE, notre père, à qui je ressemble beaucoup, paraît-il.

Charles, notre père, est né au mois de mars 1919 à Villiers-en-Bière, petit village de Seine-et-Marne près de Melun à environ 50 kms de Paris, de parents cultivateurs. Il était le neuvième d’une famille de 11 enfants. Ses parents vinrent en 1924 s’installer à la Haute Maison, toute petite commune proche de Coulommiers, toujours en Seine-et-Marne (ce village est voisin de celui dans lequel je demeure. Mes enfants ont fréquentés la même école primaire que lui). Les parents LAMICHE prirent la gérance de la ferme des Arceries, qui existe toujours. Je passe fréquemment devant lors de promenades à bicyclette et à chaque fois, j’ai une petite pensée pour mon père, car c’est là qu’il a passé son enfance et une partie de sa jeunesse ; et c’est aussi le lieu où vécurent mes grands-parents, que je n’ai malheureusement pas connus. Ils sont enterrés dans le cimetière de ce petit village.

Charles à l’âge de 14 ans, après le certificat d’études primaires qu‘il passa avec brio, dut, comme la majorité des enfants de milieu rural à cette époque, se mettre au travail et ne plus penser aux études. Il commença donc par travailler à la ferme de ses parents, mais dut par la suite, comme il n’y avait pas assez de labeur pour toute la famille, travailler chez des fermiers des environs. Il devint charretier et conduisait de gros attelages de chevaux de trait. A l’âge de 18 ans il en eut assez de ce travail. Il ne désirait pas être ouvrier agricole toute son existence. Il rêvait d’une autre vie et surtout de quitter la terre.

Mais que faire ? Vers quoi se diriger lorsque que l‘on a connu que l‘agriculture?

Avec Paul son meilleur ami, qui était comme lui commis de ferme, ils décidèrent de prendre un engagement dans les sapeurs-pompiers de Paris, mais la durée de l’engagement dans ce corps d’élite était à l’époque de cinq ans. Ils trouvèrent que cela était trop long et optèrent pour l’armée de terre où l’on pouvait s’engager pour trois ans.

Mal lui en prit, car comme il aimait à le dire, ces trois ans se transformèrent en huit années, dont cinq de captivité. Sapeur-pompier, il aurait sûrement fait la même durée mais pas connu les vicissitudes du front et de la captivité…mais il n’aurait pas connu Elfriede.

Il fut affecté au mois de juin 1937, au 24ème régiment d’infanterie qui était basé à Paris à La Tour-Maubourg, casernement qui jouxte l’Hôtel des Invalides. Ce régiment, destiné à la défense de Paris, se retrouva sur le front lors de l’offensive de l’armée allemande, et notre père fut fait prisonnier le 18 juin 1940 à Noyer, dans l‘Yonne. Après les cinq années de captivité, rapatrié en France, il fut démobilisé à Paris le 4 juin 1945.

Seul, complètement démuni, des frères et sœurs mariés pour la plupart, dispersés un peu partout, ne lui apportèrent de soutien. Donc, personne vers qui se tourner. Une seule personne lui vint en aide : sa marraine de guerre, avec qui, quelque temps après, il se mit en ménage et se maria, et qui devint ma mère.

En 1946, Elfriede écrivit des lettres qu‘elle tenta de faire parvenir à Charles, mais ces lettres lui revinrent. Mauvaise adresse sûrement mais aussi mauvaise volonté des autorités françaises de faire suivre ce courrier. En 1947, Elfriede reçut (je ne m’explique pas pourquoi, ni comment, même si j’ai une petite idée que je n’ai pas encore pu éclaircir) un courrier du maire du 16ème arrondissement de Paris lui annonçant que Charles était marié et que la législation en vigueur lui interdisait de reconnaître un enfant né hors des liens du mariage… Elfriede persista, et enfin, une lettre arriva à destination. Elle reçut aussi une réponse très sèche de ma mère lui demandant de laisser son mari tranquille, annonçant ma naissance, allant jusqu‘à émettre des doutes sur la paternité.

Ce que je vous narre ici, je l’ai appris de mon père, d’Uli et des documents obtenus auprès du bureau des archives de Caen ou déjà en ma possession.

Mon père fut un père comme on en souhaite à tous les enfants. Il était la gentillesse même. Je regrette qu’Uli n’ai pas eu la chance de le connaître, car je suis persuadé qu’il aurait été très heureux de rencontrer sa fille. Bien que peu enclin à parler de lui, de son passé et surtout de cette période de sa vie, il me faisait pourtant parfois de petites confidences, me parlait de sa jeunesse, de ses parents, mais comme je le disais précédemment il n’était pas très loquace. Pourtant, un jour il me parla de cette petite fille qu’il avait en Allemagne, dont il avait appris la naissance par une lettre parvenue jusqu’à lui. Mais il en resta là, ne m’en dit pas plus. Je pense qu’au fond de lui cet épisode de sa vie tenait une place à part et ne le laissait ni insensible, ni indifférent.

Démobilisé en juin 1945, il exerça divers métiers, mais c’est en devenant ouvrier dans la fabrication de chaussures qu’il trouva sa voie. Homme d’un courage physique peu commun et très doué dans sa nouvelle profession, il devint en peu de temps un ouvrier très apprécié et recherché sur la place de Paris. En 1960, il se mit à son compte et créa un petit atelier de fabrication, où gamin je venais l‘aider le jeudi. Après avoir obtenu mon CAP des métiers du cuir, je vins travailler avec lui à plein temps. Sa petite fabrique fonctionnait bien, mais hélas en 1966 je dus partir pour 16 mois remplir mes obligations militaires. Seul, il ne put continuer à gérer sa petite entreprise et ferma celle-ci pour redevenir ouvrier.

En 1979, alors que le départ à la retraite à cette époque était fixé à 65 ans (sujet d’actualité s’il en est un…), les prisonniers de guerre eurent le droit d’inclure leurs années de captivité dans le décompte des annuités, ce qui lui permit d’arrêter de travailler à 60 ans.

Mais la malchance voulu qu’il ne profitât pas pleinement de cet avantage. A peine retraité, il fut victime d’un infarctus du myocarde dont il ne se remit jamais. Il subit au cours des 14 ans qui lui restaient à vivre de nombreuses interventions chirurgicales dont certaines très importantes.

Le samedi soir 16 janvier 1993, il décédait. Regardant à la télévision une émission comique, il s’éteignit tout simplement dans son fauteuil alors qu’il riait suite à un gag inénarrable. Il est donc mort en riant !

Je pense avoir relaté du mieux possible la vie de notre père. De cet homme bon, généreux, courageux, dont je suis très fier. Uli aurait aimé ce père qu’elle n’a malheureusement pas eu la chance de connaître et je suis certain qu’il lui aurait bien rendu.

Mais parlons du présent.

Février 2010, j’étais absent lorsque vers 19 heures le téléphone sonne. Mon épouse décroche et là, une charmante dame, Chantal LEQUENTREC, pour ne pas la nommer, lui pose des questions:

«Vous êtes bien Mme LAMICHE?

Votre mari s’appelle bien Daniel?

Votre beau père se prénomme bien Charles?

Savez-vous qu’il a eu une fille lorsqu’il était prisonnier en Allemagne, etc.»

Mon épouse, Marie-Line, que mon père adorait et à qui il faisait plus de confidence qu’à moi, répondit par l’affirmative. (Marie-Line, qu‘il a connue toute enfant, est la filleule de son ami Paul avec lequel il s’engagea en 1937). Effectivement, nous étions au courant, mais c’est tout. Pas de nom, pas de lieu, rien qui eut permis d’entreprendre d’éventuelles recherches.

Chantal annonça alors que cette sœur n’avait cessé de chercher et qu’avec l’aide de CSF, avait retrouvé la trace de ce père par le truchement d‘un site de généalogie sur lequel se trouvait l’arbre de la famille LAMICHE que j’avais mis en ligne. Mais malheureusement, notre père était décédé depuis 17 ans. Chantal voulait savoir si mon épouse pensait que je serais d’accord pour entrer en relation avec Uli qui demeure à Seattle, aux Etats-Unis, sur la côte Pacifique.

Mon épouse dit aussitôt qu’il n’y avait aucun obstacle, que nous serions heureux de correspondre et surtout de faire un jour la connaissance d’Uli.

Chantal nous a donc mis en relation et Marie-Jo Saint-Lô apporta son aide précieuse pour la traduction de nos premiers courriers. Je tiens à remercier ces deux personnes pour leur aide, leur gentillesse et leur disponibilité.

Depuis, avec Uli nous échangeons des mails grâce à internet et à ses sites de traduction qui nous ont beaucoup aidés au début. Je dis bien au début, car aujourd’hui, et là j’ai une grande admiration, Uli s’est mise à apprendre le français, le parle très bien et me demande de lui adresser tous les mails en français. Je trouve cela formidable, car moi en bon Français peu doué pour les langues étrangères, j’essaye d’apprendre des rudiments d’anglais sans succès et sans espoir, j‘en ai bien peur. Mais, on ne sait jamais…

De ces retrouvailles, qui n’en sont pas vraiment puisqu’il y a encore 10 mois nous ignorions tout l’un de l’autre, le grand mérite en revient à une seule personne : «Uli». Je ne peux qu’être en admiration devant le courage, l’obstination et la ténacité qui lui ont permis de retrouver non pas son père, malheureusement, mais son frère… Un frère très fier de cette sœur qui est avec nous aujourd’hui, puisqu‘elle a fait le voyage depuis la côte ouest des Etats-Unis.

Je la félicite encore pour son acharnement qui a été en partie récompensé et dis à tous ceux d’entre vous qui n’ont pas encore eu la chance de retrouver ce père qui vous a tant manqué de prendre exemple sur Uli qui a lutté de nombreuses années, n’a jamais renoncé et a vu ses efforts enfin récompensés.

Je tiens aussi à remercier CSF, son Président, Chantal, Marie-Jo, ainsi que tous les membres de cette estimable association qui fait tant pour que des enfants, d’une soixantaine d’années aujourd’hui, privés de leur père, sachent quel homme il était.