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mardi
21 octobre 2014
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Une photographie « grise » : la « tondue de Chartres », par Robert Capa

par Gérard Leray, historien

 

De gauche à droite : JJ Delorme – Gérard Leray – Philippe Grimbert


Première partie
. 16 août 1944 à Chartres. Aux premières heures de la délivrance du chef-lieu de l’Eure-et-Loir par l’armée américaine, le célèbre reporter-photographe hongrois Robert Capa assiste à l’exhibition humiliante d’une famille de « collabos » au milieu d’une foule vengeresse. Au centre de la scène, une femme tondue de vingt-trois ans porte dans ses bras un bébé qu’elle a eu avec un soldat allemand. Parce qu’elle est magnifique, dramatiquement magnifique, grâce à l’instinct de Capa, à son génie du cadrage et de la composition triangulaire des personnages, la photographie dite de la « Tondue de Chartres » est connue dans le monde entier. En apparence, le cliché semble opposer le bien et le mal. En réalité, il illustre parfaitement la société française de la Libération et de l’« épuration sauvage », ni complètement blanche, ni totalement noire, dans une ville où la Résistance fut presque inexistante pendant l’occupation allemande, exception faite du rôle de Jean Moulin en ...1940.

Deuxième partie. De plus, comment ne pas éprouver de la compassion envers Simone Touseau, femme amoureuse, emprisonnée pendant vingt-six mois, condamnée à la dégradation nationale, et qui sombra dans l’alcoolisme pour mourir dans sa quarante-cinquième année ? Mais le malaise augmente encore lorsque l’historien découvre que la jeune chartraine avait des convictions nazies. Titulaire du baccalauréat, elle travailla volontairement au service de l’Allemagne hitlérienne à Chartres puis outre-Rhin. Pire, après Stalingrad, Simone Touseau adhéra au Parti populaire français dirigé par le collaborationniste Jacques Doriot. Elle fut également accusée d’avoir dénoncé plusieurs voisins à la Gestapo, dont deux moururent dans le camp de concentration de Mauthausen.

Troisième partie. Depuis au moins trois décennies, des journalistes en quête de sensationnalisme tentent de retrouver le bébé sur la photographie de Capa, aujourd’hui âgé de plus de soixante-six ans. Puissent-ils abandonner leur projet afin de ne pas raviver sa douleur indicible.


La photo de la honte

La photographie dite de « la Tondue de Chartres » a beau être mondialement connue et figurer dans de nombreux manuels scolaires, personne ne connaît vraiment l’histoire extraordinaire de ses acteurs et témoins.

Elle est l’une des photographies les plus remarquables de la Libération en France, l’une des plus dramatiques aussi. Elle est l’œuvre d’Endre Erno Friedmann, alias Robert Capa (1913-1954), reporter d’origine hongroise, qui sera naturalisé américain après-guerre et futur co-fondateur de l’agence Magnum. Dix semaines après avoir débarqué, à l’aube du 6 juin 1944, à Omaha Beach avec la première vague d’assaut américaine, simplement armé de deux Zeiss Ikon Contax, Capa arrive le mercredi 16 août dans le centre ville de Chartres avec les libérateurs d’outre-atlantique.

L’épuration a commencé depuis le matin. Des « collabos », hommes et femmes, ont été arrêtés et rassemblés dans la cour dite « des communs » dans l’enceinte de la préfecture de l’époque rue Collin-d’Harleville (aujourd’hui résidence privée du préfet d’Eure-et-Loir). Trois collaborationnistes (Rousseau, Coué et Ménardeau) y sont sommairement exécutés entre 7 et 10 heures et demie du matin. Plus tard, un coiffeur procède à la tonte d’une dizaine de femmes coupables de « collaboration horizontale ». Capa apparaît juste après. Il immortalise les sujets humiliés avant et pendant leur exposition à la foule hystérique qui hurle derrière les grilles.

La scène célèbre se déroule l’après-midi. Les responsables FFI locaux ordonnent qu’on reconduise une famille honteuse jusqu’à son domicile des numéros 18 et 20 de la rue de Beauvais (rebaptisée après-guerre en rue du Docteur-Jacques-de-Fourmestraux).             Robert Capa quitte précipitamment la préfecture pour se placer en avant de la procession.      Il se tient au milieu de la chaussée, à l’entrée de la rue du Cheval-Blanc.

Au fond, un grand drapeau tricolore flotte, accroché au portail de la préfecture ; au second plan, sur l’actuelle place Jean-Moulin située au carrefour de la rue Sainte-Même, à gauche, on devine le flanc invisible du collège d’enseignement général de filles devenu collège Jean-Moulin, à droite, on aperçoit la façade (avec les briques apparentes du 1er étage) de l’étude notariale de Maître Mathieu, transformée aujourd’hui en résidence de l’évêque. Quand la troupe arrive sur lui, le photographe actionne le déclencheur de son Contax.

Au centre du cliché, Simone Touseau, jeune femme de vingt-trois ans, complètement rasée, porte son bébé dans les bras. On lui a brûlé le front au fer rouge. Au premier plan sur la droite, le père de Simone, Georges Touseau, chemine avec béret et baluchon. Derrière lui, marche Germaine Touseau, son épouse, dont on distingue la tête, tondue elle aussi… Auprès d’eux, trois policiers et plusieurs dizaines de civils – une majorité de femmes -, rigolards et vengeurs. Pendant ce temps, les combats contre l’armée allemande en retraite continuent en ville. Ils cesseront seulement le 19 août.

Simone et Erich

Que reproche-t-on à la famille Touseau par ailleurs honorablement connue avant-guerre grâce à sa branche Villette, de lointaine extraction chartraine, mainvilloise et coudryonne, et à sa boutique de crèmerie-poissonnerie installée jusqu’en 1936 à l’angle de la place Marceau et de la rue de la Pie ? Retour en arrière au temps de l’occupation.

En 1941, baccalauréat en poche, la jeune Simone a obtenu un emploi d’interprète dans les services allemands d’occupation, d’abord à la caserne Marceau, puis au centre de placement allemand situé 35 de la rue de la Tonnellerie, enfin au Front Stalag 153, siège de la Feldkommandantur, à l’angle du boulevard Chasles et de la rue Mathurin-Régnier dans les locaux réquisitionnés du groupe d’assurances Les Travailleurs Français. Cette même année, elle tombe amoureuse du soldat allemand qui gère la librairie militaire allemande (Frontbuchhandlung) installée au 26 de la rue du Bois-Merrain. La réputation de Simone est faite, d’autant que son amoureux fréquente presque quotidiennement le domicile familial des Touseau rue de Beauvais.

Fin 1942, le soldat est muté sur le front de l’Est soviétique. Quand Simone apprend qu’« Erich » a été blessé et ramené en convalescence dans la région de Munich, elle n’hésite pas à s’engager comme travailleuse volontaire dans la capitale de Bavière, où elle retrouve effectivement son amant en septembre 1943. Et où elle tombe enceinte…, ce qui lui vaut d’être rapatriée en France fin novembre 1943.

De la rue des Lisses à Mauthausen

Mais il y a pire. Dans la nuit du 24 au 25 février 1943, cinq voisins des Touseau, dans un rayon de vingt mètres autour du domicile de ces derniers, sont arrêtés par la police de sûreté allemande (SD ou Gestapo). Ils ont été dénoncés par un informateur comme « ennemis de l’Allemagne » parce qu’ils écoutent la radio anglaise.

Henri Godard, Didier Hée, René Ligneul, Fernand Guilbault et Edouard Babouin sont conduits à la prison de la rue des Lisses toute proche. Godard est libéré le lendemain : il ne possède pas de poste de radio TSF ! Par contre, les quatre autres sont transférés successivement à Orléans et Compiègne avant leur déportation au sinistre camp de concentration autrichien de Mauthausen. Fernand Guilbault et Edouard Babouin ne reviendront jamais de captivité : ils meurent respectivement le 4 décembre 1943 et le 31 juillet 1944…

En ce mois d’août 1944, des accusations gravissimes de collaboration active sont lancées par le voisinage contre la famille Touseau. Surtout contre Simone et sa mère Germaine qui se sont vantées durant l’occupation d’être anticommunistes et anglophobes. En plus, au printemps 1943, Simone a adhéré au Parti Populaire Français (PPF) de Jacques Doriot, le plus nazi des collaborationnistes français… Pour Henri Godard et les épouses des voisins déportés, il n’y a donc aucun doute : les membres de la famille Touseau sont les dénonciateurs de la rafle de l’hiver 1943. Mais une conviction sans aucune preuve matérielle…

Après les événements du 16 août, les deux femmes sont incarcérées à la maison d’arrêt de Chartres jusqu’en octobre 1944, date de leur transfert pour le camp d’internement de Pithiviers. Georges Touseau (présenté comme un brave homme qui ne sait pas tenir les femmes de sa maison) et sa fille aînée Annette (à qui échoit la garde du bébé de Simone) échappent à la mesure carcérale. Mais tous les quatre sont officiellement « prévenus d’avoir postérieurement au 16 juin 1940 soit sciemment apporté en France ou à l’étranger une aide directe ou indirecte à l’Allemagne ou à ses alliés, soit porté atteinte à l’unité de la nation ou à la liberté et l’égalité des Français », délit prévu par l’ordonnance du 26 décembre 1944.

Dégradation nationale

Le 1er mars 1945, le juge d’instruction chartrain Maurice Billard fait rapatrier Simone et Germaine à la prison de Chartres. L’enquête pour atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat peut commencer. Lors des interrogatoires et des confrontations avec les témoins, les Touseau clament farouchement leur innocence. Ils sont défendus par deux avoués associés Claude Brétillard et Claude Gerbet. La procédure dure jusqu’au printemps 1946. Le dossier bouclé est alors transmis à la cour de justice de la Seine à Paris et, le 30 avril, Simone et Germaine sont conduites à la prison de Fresnes dans l’attente de leur procès.

Le 28 novembre 1946, la décision finale de justice est ainsi formulée : « Il ressort qu’il n’existe pas contre les nommés Touseau Georges, Touseau Annette, Simone et Villette Germaine femme Touseau charges suffisantes d’avoir commis le crime relevé à leur encontre (…). En conséquence, décidons le classement de cette affaire. Et requérons main levée de mandats de dépôt décernés contre Touseau Simone et Villette Germaine, femme Touseau. Toutefois, renvoyons Touseau Simone devant la Chambre Civique. » Simone et sa mère sont libérées le lendemain.

L’ultime rendez-vous judiciaire se produit le 8 mars 1947. Simone Touseau est condamnée par la 5ème Chambre civique de la Cour de Paris à dix ans de dégradation nationale, mais est dispensée de l’interdiction de séjour.

L’autre piste

La suite est une longue descente aux enfers. Pendant sa détention, Simone avait appris la mort – en juillet 1944 – de son « fiancé » allemand sur le front soviétique. Pour couper les ponts avec le cauchemar chartrain, les Touseau, sauf Annette, quittent le chef-lieu de l’Eure-et-Loir et s’installent à Saint-Arnoult-en-Yvelines. Simone se marie avec un comptable, a deux nouveaux enfants. Mais le couple chavire, se sépare. Simone a sombré dans l’alcoolisme. Elle décède le 21 février 1966 à Chartres à l’âge de quarante-quatre ans et demi. Son père Georges ne lui survit guère, qui meurt le 12 octobre 1969. Vient ensuite le tour de Germaine le jour de l’an 1980. Annette, la sœur aînée, a disparu le 30 avril 1997. Les quatre Touseau sont inhumés dans deux tombes distinctes dans le cimetière de Mainvilliers, commune périphérique de Chartres.

Quant au bébé sur la photographie de Robert Capa, âgé aujourd’hui de plus de 66 ans, l’auteur de cet article est parvenu à le retrouver et à s’entretenir avec lui. Mais la douleur est trop immense, indicible. Promesse lui a été faite de ne pas révéler son identité. Et elle sera tenue.

Reste à résoudre l’énigme de l’arrestation des voisins de la famille Touseau. Qui est réellement à l’origine des dénonciations ? Une piste très sérieuse existe sous la forme d’une mystérieuse « collabo » de nationalité suisse, auxiliaire gestapiste, qui a sévi à Chartres pendant l’Occupation… L’enquête est (presque) terminée. Le livre racontant la véritable histoire de la Tondue de Chartres sortira début 2011.

 

 

Mise à jour le Samedi, 25 Décembre 2010 19:25