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dimanche
05 septembre 2010
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Enfant né de la Guerre, fils de la Paix


Né en novembre 1943 près de la base sous-marine de Saint Nazaire, j'ai été à l'âge de quelques jours confié à une nourrice par une œuvre privée, puis adopté en 1948 par un couple sans enfant.

Par peur de perdre ce fils qu'on leur avait remis, ces parents adoptifs ont entouré toute ma vie d'un mur de silence que je n'ai pu franchir qu'après trois décennies de recherches menées depuis la fin de mon adolescence. Plus tôt, les chuchotements des uns, les moqueries des autres, m'avaient fait comprendre qu'un mystère entourait mon existence…
Et puis à l'âge de 10 ans mes parents m'annoncèrent qu'ils m'avaient adopté parce que " mon papa et ma maman avaient été tués dans les bombardements de ST NAZAIRE ".
Pourquoi n'ai-je jamais cru à cette mauvaise fable? J'ai pardonné depuis à grand-peine ce mensonge "d'amour", mais je ne peux oublier ce qui a tant perturbé ma vie.

Je n'ai retrouvé Simone, ma maman, qu'en novembre 1990, à 47 ans. Elle en avait 75. "A la Maternité quelques jours après votre naissance, à mon réveil, j'ai retrouvé votre berceau vide. On m'avait retiré mon fils, parce que votre père était un soldat allemand, Walter, mais j'ai toujours été certaine que je vous reverrai ", me dit-elle alors.
Simone, couturière, ne se souvenait pas du nom de famille de Walter. De sa profession, oui: tailleur!


Simone en 1944

Véronique, mon épouse, que ces recherches vont amener à découvrir qu'elle-même était la fille d'un prisonnier de guerre allemand, va alors m'aider à retrouver peu à peu les coordonnées de l'unité anti-aérienne d'Artillerie de Marine de Walter. Mais toujours pas son nom, pourtant indispensable.
Cependant un détail recueilli par Simone, peu après la reddition de la base en mai 45, selon lequel Walter aurait été grièvement blessé à l'œil gauche 3 semaines après leur dernière entrevue début mars 1943, au moment de l'évacuation de la population civile, allait se montrer capital.

Gerhard MERZ, historien, cousin de nos amis allemands Wolfgang et Karin VIERECK de BAMBERG (Bavière), entreprenait à la demande de ces derniers l'étude des rapports de l'armée allemande aux Archives de FREIBURG.
Après avoir étudié 30 volumes de documents souvent difficiles à déchiffrer, il découvrait dans un rapport manuscrit que l'unité de la Flakmarine où servait Walter "avait subi ses premières pertes" dans la nuit du 21 au 22 mars 1943, et que "l'Obergefreiter Walter HOSE, tailleur, grièvement blessé par une bombe, avait dû être amputé de l'œil gauche". Ce nom, confié en secret à Simone sur un petit papier hélas victime de la vigilance de sa mère, réapparaissait enfin!



Walter en 1942/1943

La découverte ensuite du décès de Walter HOSE 1978 à FULDA, sa ville natale, a failli stopper nos efforts, et puis nous sommes repartis, nous avons pris contact avec la famille HOSE au prétexte de "renouer des liens d'amitié avec un soldat allemand qui s'était montré généreux pendant la guerre" (détail exact puisque Walter apportait des provisions de la cantine allemande à Simone et à sa famille, dans une ville où les privations étaient nombreuses!).

Et le 2 mai 1993, Anna HOSE, sa veuve, accompagnée des trois enfants nés de son union avec Walter: Jürgen, Klaus et Petra, nous accueillait dans son appartement de FULDA (Hesse).
Alors que nous discutions avec l'aide de Bénédicte, une amie alsacienne, Anna me demanda brusquement :"Etes-vous le fils de mon mari? " Décontenancé par la soudaineté de la question, je pus cependant lui répondre, très ému :" oui".
Et cette femme de 73 ans s'est précipitée vers moi, m'a pris dans ses bras et dit: "Que je suis heureuse d'avoir un 5ème enfant" (veuve de guerre, Anna avait aussi une fille née de son premier mariage, Gisela, absente ce jour là). A presque 50 ans j'avais enfin fait connaissance avec ma famille allemande.
Anna nous raconta :"Walter m'avait bien dit à son retour de captivité qu'il avait eu une amie en France et que s'il avait pu la retrouver, il ne serait pas revenu en Allemagne. D'autant plus qu'il pensait avoir un enfant de cette jeune femme, mais sans en être certain."


Anna et Walter en 1978

A ses enfants, dans les jours précédents, Anna avait dit: "Si ces Français sont de mon âge, ils ont effectivement connu votre père, Walter. Mais s'il y a quelqu'un de plus jeune, ce serait peut-être bien un frère ou une sœur pour vous."
Ce 2 mai après-midi, nous sommes tous allés nous recueillir sur la tombe de Walter. Jürgen, l'aîné, y a simplement dit :"Walter, maintenant tous tes enfants sont près de toi."
Deux ans après, le 5 septembre 1995, sur requête d'Anna HOSE au nom de son défunt mari, le Tribunal de Grande Instance de VANNES prononçait mon adoption simple en faveur de celle-ci (mes deux parents adoptifs français étant décédés) et déclarait qu'à compter de ce jour Jean-Paul SIMON s'appellerait désormais Jean-Paul Johann Walter SIMON-HOSE.

Avant même de faire connaissance avec ma famille allemande, j'avais adressé en septembre 1992 à l'Ambassade d'Allemagne à Paris une requête en vue d'obtenir la double nationalité, requête renouvelée dès mai 1993, par deux fois rejetée, les textes alors en vigueur s'opposant à cet octroi.

Aussi ayant appris en mars 2009 que l'Allemagne offrait la double nationalité à ses "enfants de la guerre" qui en feraient la demande, j'ai pris contact avec Jean-Jacques DELORME. Grâce à sa diligence et à sa prévenance je pouvais faire partir mon dossier dès fin mars.
Le 6 août, Thomas FLOTH, au Consulat d'Allemagne de Paris, me demandait de prendre rendez-vous afin de me remettre mon "Einbürgerungsurkunde " signé du 28 juillet. Ce qui fut fait dans la plus grande discrétion le 11 août au Consulat de la Rue Marboeuf. Début septembre je recevais mon passeport allemand à mon domicile. Quelques mois plus tard je ressens toujours ce même immense bonheur et cette même intense fierté d'avoir enfin été reconnu par l'Allemagne comme un de ses enfants.
Mais ce bonheur et cette fierté, je ne pourrai jamais les partager avec Walter décédée, 1978, ni avec Simone, ma maman.
Ayant gardé jalousement notre secret jusqu'au bout, " pour protéger ses filles ", elle est décédée le 24 mai 2001, sans que je le sache. Je n'ai appris la mort de cette maman que le 25 juin suivant après avoir vainement tenter de la joindre à son domicile pour lui souhaiter encore une fois son anniversaire. Terrible moment!

Cinq ans plus tard, Georgette, son amie d'enfance , à qui elle avait aussi fait promettre de ne rien révéler, a craqué et levé le secret auprès de mes deux sœurs françaises (Marie-Madeleine, 67 ans et Joëlle, 61 ans) qui , une compréhensible période de questionnement et d'inquiétude passée, ont découvert avec un bonheur total ce frère qu'elles avaient toujours ignoré, et pu enfin comprendre le mal-être qu'elles avaient ressenti si profondément et si durablement chez leurs parents, jusqu'au décès de leur père en 1981!

Au delà du regret qui ne s'éteindra jamais de n'avoir pu joindre suffisamment tôt mon père pourtant si désiré, je me pense tout de même privilégié:
- en Allemagne j'ai une famille dont l'amour et la fidélité ne se sont jamais démentis depuis bientôt 17 ans; en France j'ai noué aussi avec mes deux sœurs et les leurs des liens aussi sereins que puissants. - j'ai été reconnu comme un fils par l'Allemagne, le pays de mon père, ce père qui avait si peu parlé de la guerre à ses enfants, sauf pour leur confier sa fierté de n'avoir jamais tué quiconque pendant toute la durée du conflit. Il était pourtant lui-même sérieusement atteint dans sa chair, privé d'un œil, ayant perdu totalement l'ouie gauche.


Un pur moment de bonheur
Jean-Paul (au centre) avec ses frères et sœurs- 1993

Alors moi le privilégié, je pense à tous ceux qui ont eu moins de chance, à ceux qui ne peuvent aboutir, à ceux auxquels il manque parfois seulement un détail qui se dérobe à tous, à ceux qui n'ont pas trouvé l'accueil espéré, à ceux qui sont déçus de ce qu'ils ont découvert.
Et je me dis que nous qui avons réussi dans notre quête, en somme si heureux et si fiers que parfois nous venons à en oublier les autres, nous avons un devoir de solidarité encore plus important envers nos camarades restés sur le bord du chemin. Je ne suis sûrement pas le seul à vouloir ainsi l'exprimer et à vouloir laisser la porte ouverte à tous ceux-là qui ont chaque jour encore plus besoin ne serait-ce que de notre simple écoute, mais il fallait que ce soit dit pour que ceux qui sont dans la souffrance de leur improbable recherche ne perdent pas trop tôt courage.


Jean-Paul et Klaus à la WASt avec le dossier de leur père Walter Hose

Comme il faut qu'il soit dit que les « Enfants nés de la guerre » sont tous frères et sœurs, Enfants de la Paix.

Saint Avé, mars 2010 Jean-Paul SIMON-HOSE