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Gisela Heidenreich
Gisela Heidenreich, copyright gisheiden@aol.com

Psychothérapeute pour couples et familles, auteur du livre: “Das endlose Jahr-Auf der Suche nach der eigenen Biographie, einLebensborn”-Schicksal (L’interminable année – A la recherche de sa propre biographie – un destin du “Lebensborn”).

“LES SILENCES DE L’HISTOIRE”

Mémorial de Caen 2008

Identité et Traumatisme

« Les enfants du Lebensborn » et « Les enfants maudits »

Notre problématique commune est étroitement liée à la folie de conquête et à l’hystérie raciste  du régime de terreur national-socialiste, responsable de la Deuxième Guerre mondiale, de la destruction d’une grande partie de l’Europe et de la mort de 55 millions de personnes. Le fardeau corporel, social et psychique des vivants perdure : La souffrance des survivants de l’Holocauste, mais aussi de ceux qui ont vécu l’horreur de la guerre, de ceux qui ont perdu leurs familles et leur foyer. A cela s’ajoute la souffrance des « enfants maudits » dans toute l’Europe. Si nous reprenons cette problématique à notre compte, ce n’est pas pour faire le « décompte » de la souffrance des uns par rapport à celle des autres, mais pour montrer à quel point il est difficile d’assumer une expérience traumatisante.

Les « enfants de la guerre » s’adressent à l’opinion publique seulement depuis quelques années pour parler des expériences traumatisantes de leur enfance. Médecins, psychologues et psychiatres peuvent ainsi répertorier les dommages qui en résultent pour la santé corporelle et psychique. Ils montrent clairement que ceux-ci sont aussi toujours liés à des troubles de la « formation de l’identité personnelle». « Traumatisme et identité » sont ainsi intimement associés. Je suis moi-même, en tant que psychothérapeute de familles, confrontée depuis des années aux suites, souvent refoulées, de l’idéologie nazie et de la guerre. Elles ont un effet dramatique, voire destructeur sur le système familial; et se transmettent ainsi à la génération suivante, entretemps maintenant à la deuxième génération.

Il en a été pour moi comme pour la plupart des enfants du « Lebensborn » et beaucoup d’entre vous: On m’a caché pendant longtemps ma véritable origine; je me suis toujours heurtée à un mur du silence et du refus. Tous les enfants du « Lebensborn » et tous les « enfants maudits » connaissent les sentiments qui résultent de l’incertitude, de la culpabilité et de la honte.

Beaucoup se sont tus pendant longtemps; beaucoup n’ont pas pu s’expliquer et expliquer aux autres leur souffrance psychique et leur fragilité. Ils réalisent seulement peu à peu le rapport qui existe avec le drame infantile. Beaucoup connaissent le doute de soi et le manque de conscience de soi qui sont souvent renforcés par le fait de savoir qu’ils/elles sont les « enfants de coupables », les « enfants de l’ennemi » et/ou le produit de l’hystérie raciste des nazis.

1.      Sur la constitution de l’identité:

« Qui suis-je ? D’où viens-je ? »

Seul(e) celui/celle qui peut répondre positivement à ces questions de base de l’identité humaine marche sur du solide, a les pieds bien sur terre et est à la hauteur des tempêtes de la vie. La recherche de sa propre identité n’est-elle pas un phénomène général auquel aucun être humain n’échappe ? Qu’est-ce qui est donc différent chez les enfants du « Lebensborn » et chez les « enfants maudits » ? Qu’est-ce qui caractérise leur « misère d’identité » particulière?

Permettez-moi tout d’abord de revenir sur le concept psychologique de l’identité :

Trouver son identité commence très tôt, tout de suite après la naissance. Ce que le psychanalyste René Spitz appelle la première « relation d’objet », c’est-à-dire le premier contact entre la mère et le nouveau-né, a dans ce cas une signification primordiale. Le nouveau-né, dans les premiers moments de sa vie, n’a pas conscience de sa subjectivité. Cela dure des années avant qu’un enfant puisse réaliser et enfin dire : « Je suis moi ! »; le chemin est encore long jusqu’à la réelle « conscience de soi » de l’adulte.

La nécessaire réponse aux besoins matériels, tels que la nourriture, les soins corporels et l’habillement, ne représente qu’une partie des nécessités de la vie. Le nouveau-né ressent aussi le besoin de se sentir en sécurité; il a besoin de chaleur humaine et de tendresse. Après seulement quelques jours, il commence à réagir aux signaux venant de ceux qui l’entourent et prend ainsi contact avec son environnement. Le nourrisson fixe le visage de la première personne de référence lorsqu’il prend son biberon et réagit bientôt avec un sourire. Le regard attendrissant de la mère, la voix, le contact tendre sont décisifs pour cette sécurité que l’enfant commence à développer à ce  premier stade de la pré-conscience. Il s’établit ainsi la première harmonie entre sentiment et rayonnement de l’autre, de l’« objet ». La faculté d’aimer de l’enfant se développe autour d’un sentiment de sécurité. Le nourrisson apprend à connaitre le sentiment fondamental d’être aimé et compris. C’est sur la base de la « confiance originelle » (Erikson) que naissent la relation et la faculté de lien qui constituent la condition sine qua non de l’ensemble du développement psychique, physique et social de tout être humain.

Dans cet attachement à la première personne de référence le nourrisson peut apprendre à développer et classer les sentiments positifs et négatifs. De ce processus résultent «  la découverte du moi », la « conscience de soi » et le « sentiment de la valeur de soi ». Ce manque d’attention aura de lourdes conséquences psychiques si le nourrisson qui se trouve dans un état de totale dépendance pendant les premiers mois de la vie n’est que physiquement nourri et ne ressent pas qu’il est tendrement accepté.

Tout comme Narcisse qui s’éprend de lui-même en se regardant dans l’eau parce qu’il ne sait pas qu’il s’agit de son propre visage, le nourrisson ne sait pas non plus qu’il est son propre être. Il a besoin de la mère (ou d’une toute autre  première personne de référence) comme « miroir » pour ses propres sentiments encore inconscients. Si au cours de cette phase décisive il ne reconnait pas dans le « miroir » de la personne de référence ses sentiments positifs et négatifs naissants, il s’ensuit alors un traumatisme important, « une perturbation narcissique infantile »: Les signaux émis par l’enfant se perdent dans le vide, la « relation d’objet » qui était en train de se nouer est interrompue, le point de départ pour « la méfiance originelle » est donné. C’est ici que reposent les racines des symptômes qui surviendront plus tard et qui dureront toute une vie tels que l’insécurité, l’angoisse de la perte de l’objet, le manque de confiance en soi, l’inaptitude à tout attachement, la dépression, voire même la tendance au suicide.

L’importance de l’attachement psychique est connue déjà depuis le 13ème siècle : Frédéric II de Hohenstaufer, un scientifique infatigable de la cour impériale, voulait savoir quelle était la « langue originelle» de l’humanité et si les enfants « héritaient» de la langue de chacun de leurs parents. Il était convaincu que l’on ne pouvait l’apprendre que si à partir de la naissance on ne parlait pas aux enfants. Il ordonna ainsi que l’on retire les nourrissons de leurs mères dès la naissance et qu’ils soient confiés à des nourrices qui, certes devaient les nourrir et les soigner, mais avaient l’interdiction sous peine de mort de leur parler ou de leur montrer une quelconque marque d’affection.

Cette expérience prit fin tragiquement : Aucun des enfants ne survécut au-delà de plusieurs mois.

Avec la création de l’ « association Lebensborn » (Lebensborn e.V.) en 1935 Himmler voulait, semble-t-il, éviter la mort d’enfants et empêcher que les filles mères pratiquent l’avortement. Cette nouvelle institution devait leur offrir ainsi qu’aux enfants une protection contre les discriminations de la société. Cette étiquette à des fins de propagande servit apparemment au procès de Nuremberg pour dissimuler les véritables buts de l’organisation SS et cacher les crimes commis sur les enfants sous le manteau de la « raison humanitaire ». Le Lebensborn fut classé comme une institution sociale.

Nous savons depuis que le soi-disant « souci » de Himmler ne cachait en fin de compte qu’un but méprisable : La création d’une « élite raciale » parallèlement à l’extermination de vies « inférieures » ou « sans valeur ». Le projet de sélection était clairement défini dans les statuts de l’organisation : Seules « les futures mères racialement et biologiquement valables » devant mettre au monde des enfants de même valeur profitaient des foyers du Lebensborn. Les autres  mères célibataires – plus de la moitié des femmes qui demandèrent leur admission –  furent refusées, car elles n’entraient pas dans les catégories de l’idéologie raciale. La race apparemment la plus valable, la race nordique, était celle qui était enviée : Par la nordification du sang allemand grâce aux enfants issus de femmes nordiques – la plupart en Norvège – elle devait peu à peu dominer. La race westique était encore tout juste tolérée, l’ostique  était complètement refusée parce que « la race ostique, en particulier, contredit tout simplement dans ses traits de caractère la race nordique et parce que, le mélange nordique-ostique donne des hommes qui sont intérieurement déchirés et déséquilibrés » (1).

Beaucoup de ceux et celles qui sont nés dans des foyers du Lebensborn sont « déchirés intérieurement », mais pas parce qu’ils sont des « bâtards » comme il est dit d’une manière perverse ci-dessus. Il est difficile pour eux de supporter qu’ils n’ont pas été accueillis pour ce qu’ils étaient, mais pour les besoins d’une idéologie aussi longtemps qu’ils correspondaient aux idées maladives des nazis.

Les enfants malades ou handicapés furent touchés par la dureté cruelle du régime : Ils furent assassinés comme tous les autres « êtres inférieurs ». D’autres, tout d’abord souhaités  idéologiquement, furent par la suite, après la guerre, rejetés par leurs mères pour cette même raison. Les mères ne pouvaient et ne voulaient plus avouer la naissance d’un enfant illégitime dans une institution nazie. Tous « les enfants maudits », issus d’un ennemi ont fait eux aussi l’expérience de la violence de leurs compatriotes et de leur propre gouvernement, comme c’est le cas de nos amis français, les « enfants de boches », des Danois et en particulier des Norvégiens « tyskebarn » : Justement parce qu’ils devaient la vie aux nazis, beaucoup d’entre eux furent considérés comme malades ou handicapés, et souvent maltraités :

« Nous étions le cauchemar de générations qui avaient vécu les guerres de 14-18 et 39-45. Nous étions des objets de haine personnifiés… Nous n’étions pas seulement le fruit d’un amour interdit, mais aussi les enfants de la honte, de la trahison ».

C’est par ces mots que Jean-Jacques Delorme, Président de l’Association française « Cœurs sans frontières », décrivait son expérience et celle de ses compagnons d’infortune au Congrès des historiens de Berlin en 2007. (2)

Comment de tels enfants auraient-ils pu développer ce sentiment de conscience de soi : « Je suis moi » ? Comme un sentiment d’estime de soi quand ils devaient se poser la question : Suis-je né parce que j’étais désiré comme enfant ou bien en raison de l’obsession d’une politique raciale? Fallait-il que je vive parce que je correspondais à ce qu’on attendait de moi, fallait-il que mon existence contribue à étayer les aspirations de puissance des « maîtres »?

De telles questions empoisonnent la vie des enfants du « Lebensborn », même s’ils ont grandi aux côtés de leurs mères biologiques, mais surtout celle des plus nombreux, qui ne connaissent ni leur père ni leur mère, même s’ils ont grandi auprès de parents adoptifs qui furent bons avec eux.

Les enfants remarquent les mouvements d’humeur des adultes, pressentent les mensonges, sentent quand quelque chose ne va pas, même si l’on affirme le contraire. C’est à ce moment que naissent les sensations diffuses et nébuleuses, les sentiments « d’être sur un terrain meuble » qui se traduisent par une profonde insécurité et une méfiance envers ses propres sentiments.

D’après le psychanalyste Erik Erikson, c’est un signe de maturité et de normalité lorsque les adolescents à la fin de la période turbulente de la puberté savent qu’ils sont acceptés par leur entourage et lorsque leur sentiment subjectif concorde avec celui reflété par leur environnement : C’est la base de la confiance en soi et dans les autres. Mais lorsque la perception subjective et les réactions de l’entourage ne concordent pas, quand les enfants et les adolescents sont continuellement traités avec mépris, quand les sentiments sont repoussés comme des « fantasmes » et les « perceptions » prises pour des « mensonges », il se crée de plus en plus une crispation intérieure, le drame vécu dans l’enfance se renforce.

Cela s’est passé de cette manière pour la plupart des enfants du « Lebensborn » et beaucoup d’enfants de la guerre. Cela fut particulièrement dur pour eux parce qu’on leur a justement refusé cette concordance : Ce sentiment précoce et subjectif que quelque chose ne « colle » pas leur a été contesté; la tension entre perception et réaction n’a presque jamais été libérée. Ironie du sort : Avec ce reniement de l’origine et avec le silence fut conservée pour beaucoup pendant toute une vie l’«obligation de confidentialité » de l’organisation « Lebensborn ».

La plupart de nos mères furent impitoyables, comme si elles avaient enfoui en elles-mêmes ce qu’elles ressentaient pour leurs enfants désespérés. Apparemment, elles n’avaient qu’un but: En aucun cas avouer quoi que ce soit qui aurait un rapport avec leur existence antérieure, comme s’il y avait danger de mort. Que s’est-il passé avec ces femmes qui dans d’autres circonstances étaient tout à fait capables d’exprimer leurs sentiments, de rire, d’aimer leur nouveau partenaire et plus tard leurs enfants? Toutes les mères du « Lebensborn » se sentaient d’une certaine manière obligées vis-à-vis du régime – d’autant plus si elles avaient travaillé pour lui comme ma mère. J’ai l’impression que l’idéologie nazie rendait une partie de leur âme capable d’ardeur et de vénération tout en anesthésiant d’autres sentiments et en « amputant » même quelques autres comme l’empathie. C’est ainsi que tous ceux qui avaient été « contaminés » par cette idéologie purent vivre avec les souffrances et la mort d’autres êtres humains; non pas parce qu’ils ne les avaient pas vues ou pas sues, comme beaucoup le prétendirent à la fin de la guerre, mais parce qu’ils ne les avaient plus ressenties.

Après la guerre elles eurent besoin d’un nouveau projet de vie parce que l’ancien s’était brisé avec le « naufrage » de la dictature nazie et la fin de la guerre. Elles durent pour cela se reconstruire péniblement un nouveau sentiment d’estime de soi, elles refoulèrent l’ancien « modèle » et vécurent celui d’une nouvelle vie. Avec quelle facilité celui-ci ne risquait-il pas de se briser s’il advenait à l’ancienne réalité de lui faire de l’ombre? Une perte irréparable! La peur était tellement forte qu’elles firent taire la compassion pour l’enfant qui n’était maintenant plus désiré. Car un tel sentiment aurait probablement eu une explication pour conséquence. Mais, ce qui n’allait pas de pair avec la nouvelle image de soi n’avait plus le droit de s’exprimer, conformément à la devise: «  Ce qui n’a pas le droit d’être ne peut pas être ». A cela s’ajoutaient leur propre attitude intérieure ainsi que leur complicité au sein du régime nazi.

Dire la vérité devient une menace : Tout comme dans l’antiquité lorsque le messager apportant la mauvaise nouvelle était puni de mort, ou tout comme le journaliste révélant un scandale qui est considéré comme « celui qui crache dans la soupe » sans que l’on tienne compte des faits. Comme si cela n’était pas vrai aussi longtemps que tout est tu et devient réalité seulement quand on en parle !

La conséquence logique de ce schéma de pensée magique est le mensonge. Mais le mensonge a une qualité fatale: il ne peut exister que dans son propre environnement temporel et situationnel. Plus il dure, plus il faut ajouter des éléments de contexte. Au commencement, ce n’est peut-être qu’une phrase, un mot, mais à la fin, « pierre après pierre » on a construit un véritable édifice de mensonges. Un mur de soutènement devient alors nécessaire lorsque l’édifice est ébranlé – Et cela arrive toujours lorsque l’on pose des questions en rapport avec la « première pierre », dans notre cas en rapport avec le « Lebensborn ».

Mentir, renier, refouler, embellir et se taire créent une interaction. Je crois aussi qu’à partir d’un certain moment on ne peut plus parler de « mensonges » dans certains cas – c’est-à-dire du processus conscient visant à déformer les faits. Prend alors naissance ce que la psychologie nomme « Pseudologica phantastica », c’est-à-dire des mensonges que le menteur lui-même ne reconnait plus comme tels, mais qu’il tient pour vrais. (3)

Dès le départ, le fardeau s’est alourdi chez les enfants concernés; au cours des premières années décisives de la vie et aussi au cours du restant de la vie, il leur a manqué et il leur manque souvent la base nécessaire pour se constituer leur identité. Circonstance aggravante : les expériences citées sont classées comme évènements traumatisants.

2.      Traumatisation

En psychologie, un traumatisme psychique est un évènement profond qui dépasse chez l’homme ses capacités de gestion psychiques et biologiques des évènements. Généralement, ces évènements sont: les accidents, les catastrophes, les maladies mortelles, la violence physique et psychique, mais aussi une perte, une fuite et un déracinement – type  d’expériences les plus variées vécues par les enfants du « Lebensborn » ou les enfants de la guerre. Les évènements traumatiques menacent la vie et génèrent la détresse et la peur. C’est aussi le cas lorsque les enfants perdent leurs parents, changent de personnes de référence ou bien quand les parents dévalorisent avec mépris les enfants.

On sait seulement depuis peu de temps qu’un évènement traumatique ne passe pas sans laisser de trace sur la personne et provoque chez les victimes de profonds troubles psychiques. Ces conséquences psychiques sur le long terme ont été longtemps refoulées et considérées comme tabou tant dans le monde médical que dans l’opinion publique. Par méconnaissance des rapports existant entre les évènements et leurs conséquences, les personnes concernées ont souvent été prises pour des simulateurs. Il a fallu attendre longtemps avant que les victimes de traumatismes puissent faire valoir leur souffrance et trouver une aide appropriée.

Nous devons les recherches effectives à un changement d’attitude vis-à-vis des traumatisés de la guerre du Vietnam (1964-75). Toutefois, l’initiative sur ce sujet ne revient aux spécialistes militaires ou au monde médical, mais à l’engagement commun des soldats « las de la guerre ». (Effectivement, pour les anciens soldats qui n’étaient plus opérationnels le diagnostic de l’hôpital militaire psychiatrique de Waco/Texas disait : « battle-fatigue »).

Des dizaines de milliers, pour la plupart de jeunes soldats subirent au Vietnam de fortes pressions corporelles et psychiques. Ils vécurent des actions brutales contre des paysans, des femmes et des enfants sans défense. Beaucoup de soldats montrèrent déjà pendant les opérations des troubles psychiques similaires à ceux que l’on avait observés auparavant chez les victimes de guerre et de violence. Mais, à la différence du passé, les vétérans de la guerre du Vietnam n’étaient plus prêts à se taire. L’opinion publique devait prendre connaissance des atrocités et des crimes commis au Vietnam au nom d’ « idéaux ».

Les souvenirs cruels, les cauchemars et les troubles du sommeil, les dépressions, les sentiments de colère et de désespoir ne devaient plus longtemps être refoulés et niés. C’est aux campagnes obstinées des vétérans que l’on doit la prise en charge de  la recherche psychiatrique systématique qui a abouti finalement à une étude scientifique en cinq tomes qui documente le rapport direct entre les évènements traumatisants et les dommages psychiques consécutifs à long terme. Il fut également prouvé que ceux-ci ne se dissipent pas d’eux-mêmes, qu’un soutien médical est nécessaire et que beaucoup de victimes ont besoin aussi d’un appui financier.

En 1980, ces résultats ont conduit à ce que le syndrome caractéristique du traumatisme psychique soit reconnu pour la première fois officiellement comme trouble  psychique autonome et à ce qu’il gagne le statut de « vrai » diagnostic. L’association des psychiatres américains inscrivit une nouvelle catégorie dans la nosographie officielle des maladies psychiques, le PTSD (posttraumatic stress disease) ou ESPT (Etat de Stress Post-Traumatique). L’ESPT remplaça la désignation de « névrose traumatique ». C’est de cette manière que le syndrome du traumatisme psychique a été enfin officiellement reconnu comme diagnostic.

Pour Judith L. Herman, psychiatre et professeur spécialisée depuis trente ans dans le travail théorique comme pratique sur les conséquences de la violence, la recherche sur les traumatismes psychiques n’aurait pas pu progresser sans l’appui d’un mouvement politique. Elle déclare :

« Le traumatisme psychique est la douleur des personnes placées dans un état d’impuissance. Le traumatisme apparait au moment où la victime est sans défense devant une force qui s’empare d’elle ». (4) D’une manière générale, cette définition vise très exactement aussi les enfants de la guerre! Beaucoup d’entre nous reconnaissent les symptômes de l’ESPT dans leurs dépressions, leurs peurs et/ou leurs maladies psychosomatiques qui occasionnent le poids des souffrances et qui souvent conduisent à une vulnérabilité dans leur quotidien.

Sigmund Freud était persuadé que l’on apporterait un jour la preuve de sa conviction que les blessures psychiques laissent aussi des traces corporelles. Au cours de recherches sur les processus prouvés des comportements psychiques, la recherche en neurobiologie a montré récemment, presque en passant, un aspect intéressant de l’illégitimité :

Les trois ans du développement du moi correspondent chez les primates à la période commune d’apprentissage jusqu’à l’autonomie. La recherche en conclut que la « douleur  originelle » que présentent tous les enfants naturels repose aussi sur la « perte biologique », celle de ne pas   avoir grandi avec le géniteur « protecteur ».

Pour les enfants du Lebensborn, à la perte « biologique » tout à fait plausible et au désir du père s’ajoute une effroyable peur: qui était-il exactement ? Nos géniteurs étaient dans leur majorité des SS, souvent des coupables, et de la pire sorte. Comment vivre avec cela? Au cours d’une lecture une femme m’a demandé une fois : « Quel sentiment avez-vous d’être la fille d’assassins?

C’est un sentiment terrible – qui engendre culpabilité et honte, même si les parents n’ont pas été des assassins de manière active; il suffit de savoir qu’ils ont voulu le système criminel et qu’ils l’ont soutenu.

Ne reste-t-il pas toujours un reste de peur de porter en nous des gènes « criminels » ? Nous sommes-nous libérés de la force de la pensée magique? N’avons-nous pas été acceptés dans la fraternité des assassins lors de la « cérémonie du prénom »? Ne nait-il pas un sentiment de haine à l’encontre de ceux qui nous ont fait ça?  Et: Il est difficile de s’aimer soi-même (et encore plus les autres) quand je hais ceux à qui je dois malgré tout ma vie.

Certes, on ne doit pas nier la disposition génétique de chaque homme pour tout développement, même si cela doit avoir un arrière-goût désagréable en ce qui concerne l’hystérie raciste. Un enfant « timide » dès le début a besoin d’être fortement soutenu et un enfant « sûr de lui » de prime abord peut se voir retirer tout « courage » s’il est mal élevé. Un « sentiment de sa propre valeur » stable ne peut voir le jour qu’à partir de l’expérience infantile positive que l’on est accepté sans la moindre condition. Ce sentiment se consolide par la suite par l’écho positif de l’environnement social, de l’école et plus tard du milieu professionnel. Ces expériences s’imprègnent vraiment de manière plastique dans le cerveau et nous permettent de réagir plus facilement aux défis de la vie.

Les personnes dont la conscience de leur propre valeur a fortement été éprouvée dans l’enfance ont souvent leur vie durant à se battre avec les effets émotionnels, les dépressions, la peur, voire l’incapacité de s’attacher à quelqu’un. La méfiance, les sentiments de culpabilité, les échecs, la quête de  reconnaissance, l’alcoolisme et la drogue trouvent ici leurs racines. Aucun autre trouble psychique n’est plus tard plus difficile à guérir que celui du « trouble narcissique précoce », renforcé ultérieurement par des évènements traumatiques.

Les plaies de l’enfance paraissent se refermer seulement superficiellement et se rouvrent à nouveau toute une vie durant, souvent à l’occasion d’ « évènements banals » comme un échec ou une critique. Elles se manifestent massivement lorsque les évènements touchent le « traumatisme originel »: à savoir être abandonné et trahi. Alors, les anciennes douleurs, apparemment « oubliées » ressurgissent violemment et provoquent sur le corps une réaction d’alarme de stress. La recherche sur le traumatisme appelle cela le « flashback »:

Les traumatismes occasionnent effectivement par l’abondance des hormones de stress des changements dans les structures du cerveau qui vont se graver d’une certaine manière dans la mémoire. On peut maintenant le prouver à l’aide des méthodes de mesures poussées de la médecine moderne, comme par exemple la tomographie par émission de positrons (TEP), grâce à laquelle on peut mesurer en couleur les activités du cerveau ou bien la magnéto-encéphalographie (MEG). On mesure les champs magnétiques extrêmement faibles qui sont produits par le perpétuel jeu d’échanges de charges et décharges électriques dans le cerveau. C’est ainsi que l’on peut circonscrire très exactement les régions actives du cerveau. Si l’on confronte, par exemple, une personne test avec des images banales du quotidien mélangées à des images provoquant la peur et l’effroi, on s’aperçoit que certaines régions du cerveau subissent de violentes perturbations. On peut ainsi montrer de manière claire que les traumatismes laissent vraiment des traces. Les hypothèses de la psychanalyse sont confirmées.

Les réactions mentionnées ci-dessus s’expliquent aussi ainsi. Le « programme peur » est déclenché par une cause qui reste souvent cachée au quotidien ; bien qu’il n’y existe aucune menace réelle, on est projeté inconsciemment dans le passé par ces « flashbacks ». On est désemparé, désespéré, pris de panique, agressif, dépressif- en fonction du modèle de comportement individuel qu’enfant, on a mis au point comme meilleure « stratégie de survie ».

Les évènements douloureux ainsi que les sentiments qui leur sont liés sont si refoulés même chez les adultes qu’ils demeurent inaccessibles pour la conscience souvent pendant des années. Mais, le travail effectué auprès des personnes concernées montre que de tels évènements et leurs sentiments ne sont pas vraiment oubliés, mais au contraire toujours présents dans l’inconscient. L’apparente absence de symptômes est en conséquence aussi instable qu’un château de cartes; il peut très bien s’écrouler en raison d’évènements de la vie qui, sous une forme ou une autre, peuvent signifier une menace ou une perte.

La plupart du temps, il est souvent très difficile de voir le rapport entre les douleurs et les véritables causes qui remontent souvent à des décennies. Ainsi, les personnes concernées souffrent en silence, prennent des médicaments contre les insomnies, la peur ou bien des antidépresseurs. Cependant, ces moyens n’aident pas vraiment parce que la véritable racine du mal, le traumatisme profond, reste méconnue

L’influence catastrophique du traumatisme sur les sentiments, la pensée et l’action ne peut seulement être réduite que si l’expérience traumatique fait partie intégrante du passé : Sa reviviscence, la prise de conscience des sensations qui lui sont liées font qu’il peut être assimilé. L’explication de la nécessité de cette reviviscence exacte se trouve dans la forme particulière de sa mise en mémoire. Anke Ehlers qui travaille comme professeur à l’Institut de Psychiatrie de l’université de Londres l’explique de la manière suivante à ses patients:

« Les évènements personnels sont normalement sauvegardés dans notre mémoire de telle manière qu’on ne les revit pas tous lorsque l’on s’en souvient. Lorsque, par exemple, vous pensez à votre dernier anniversaire, vous pouvez sans doute vous souvenir comment vous vous êtes sentis et de ce que vous avez fait ; mais vous ne revivez pas ces sentiments avec la même force, et vous ne voyez et n’entendez pas exactement ce qui s’est passé ce jour-là. Cela est dû au fait que les évènements de cette journée ont été mémorisés sous une forme traitée; ils ont été classés parmi les autres évènements personnels, par exemple, les autres anniversaires, les autres personnes avec lesquelles vous avez fêté votre anniversaire, etc. On peut ainsi comparer cela avec l’action de prendre des photos d’un évènement, de les développer, de les classer et de les coller ensuite dans un album. Pareillement, nos souvenirs personnels sont rangés dans notre mémoire et sauvegardés sous une forme retravaillée.

Dans le cas des traumatismes, la situation est différente parce qu’ils ne peuvent pas être surmontés et restent à l’état brut dans la mémoire. En conséquence, l’évènement est reproduit à l’état brut lorsque l’on s’en souvient. Si bien que l’on a les mêmes impressions, les mêmes sentiments et les mêmes sensations corporelles que si l’évènement avait lieu au moment même. Cela a pour conséquence que l’évènement peut être facilement ressorti de la mémoire. Vous pouvez vous représenter cela comme une armoire dans laquelle on aurait entassé à la va-vite tellement de choses que l’on ne pourrait plus fermer complètement la porte. A un moment ou à un autre, la porte finit par s’ouvrir et tout tombe. Que faut-il donc maintenant faire pour que les choses ne tombent plus? Il faut tout sortir, tout regarder, tout trier et tout ranger en ordre dans l’armoire. C’est exactement la même chose avec la mémoire lorsqu’il s’agit d’un évènement traumatique. Malheureusement, là aussi il n’est pas facile de fermer la porte avant que l’on ait auparavant tout vu ce qui s’était passé et que l’on ait tout classé en fonction de la signification qu’on lui donne. Pour devenir une partie du passé, il doit être regardé et classé ». (5)

Saisir le traumatisme avec des mots est un moment décisif dans la thérapie. C’est seulement ensuite qu’il perd peu à peu de son emprise sur nous. Seulement: Il faut tout d’abord aller le chercher au plus profond des souvenirs refoulés. C’est certes le travail de l’analyse classique, cependant il apparaît de plus en plus nécessaire de travailler avec d’autres méthodes qui prennent en compte le corps.

Mon expérience personnelle repose aussi sur l’efficacité du travail sur le rêve – Les rêves sont d’après Freud « la voie royale vers l’inconscient ». Nos rêves nous confrontent toujours et toujours d’une manière codée avec les blessures de notre enfance. Si nous apprenons à comprendre le langage des rêves, les rêves nous donnent alors la chance de regarder et de classer les souvenirs refoulés afin qu’ils cessent de nous torturer.

3.      Les conséquences pour la prochaine génération

La confrontation scientifique et consciencieuse avec la thématique du traumatisme a permis de faire ressortir que le fait d’assumer des évènements horribles n’est pas seulement nécessaire pour la personne concernée,  mais aussi pour la génération suivante. Les études thérapeutiques montrent que les traumatismes non intégrés et refoulés peuvent être reportés sur les enfants et les petits-enfants. Les enquêtes prouvent que la deuxième génération souffre bien au-delà de la moyenne d’insomnies, de peur, de dépressions, d’agressivité, de symptômes psychosomatiques et bien d’autres et qu’elle présente ainsi un tableau clinique semblable à celui des parents. Bien que dans de nombreuses familles on ne parle pas du passé, le « secret de famille » reste toujours présent. Les enfants sont comme des séismographes ; ils captent avec leur sensibilité toute particulière la douleur des parents sans cependant pouvoir la comprendre, mais tout en se sentant souvent responsables.

Inconsciemment, ils restent profondément liés au destin de leur famille, même à l’âge adulte. Le fait que les symptômes de stress et qu’une attitude perturbée par rapport au monde puissent être transmis aux prochaines générations rend nécessaire le traitement thérapeutique adéquat des victimes de traumatismes.

4.      Les conséquences pour l’association « Lebensspuren e.V. », « Cœurs sans frontières » et les autres associations d’enfants de la guerre :

Chacun/chacune doit appréhender personnellement la problématique de l’identité individuelle et les expériences traumatiques ; chacun/chacune doit personnellement trouver l’aide médicale et thérapeutique appropriée. Cela ne réussit que si nous sommes conscients des interconnections. Dans ce but, nous pouvons ensemble faire quelque chose. Trois aspects sont à considérer :

1.      Nous pouvons offrir l’aide concrète,  à savoir comment les vraies traces biologiques peuvent être trouvées, en travaillant de manière intensive avec les archives et en recueillant tous les détails de notre mémoire et de nos données biographiques. Ainsi, nous pouvons combattre ce que citait l’intervenant précédent, Volker Röder : « Le déracinement est de loin la maladie la plus dangereuse de la société humaine. Celui qui est déraciné, déracine. Celui qui est enraciné ne déracine pas. L’enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine » (Simone Weill)

2.      Nous pouvons nous offrir mutuellement une aide psychologique, nous raconter nos évènements traumatiques, discuter ensemble de nos « troubles » supposés, si souvent sources de malentendus dans les familles, dans les groupes, dans la société. Communiquer et ressentir avec d’autres soulage déjà, plus encore le fait que : « d’autres ressentent pareillement la même chose, je ne suis pas tout seul avec mes sentiments! ». De telles discussions nous permettent de comprendre plus facilement les rapports de cause à effet.

3.      Nous pouvons avant tout faire ensemble quelque chose : Nous devons établir le lien entre nos traumatismes individuels et l’aspiration générale des droits de l’homme. Nous pouvons nous rassembler pour former un réseau européen et nous présenter devant l’opinion publique en tant que grand groupe d’enfants de la guerre, comme autrefois les vétérans du Vietnam.

Nous devons ensemble exiger le droit à une aide de l’Etat pour la recherche de nos origines, nous devons nous appuyer ensemble sur la Charte européenne dans laquelle est ancré le droit à connaitre ses propres origines. Une décision comme celle de l’année dernière à Strasbourg qui a rejeté la plainte des enfants de la guerre norvégiens ne doit pas se reproduire.

Il n’y a pas prescription pour les droits de l’homme ! 

Le premier pas a déjà été fait. Le 20.10.07, à l’initiative de l’association « Fantom », les représentants venus du Danemark, d’Allemagne, de Finlande, de France et de Norvège se sont rencontrés à l’occasion du « Forum des enfants de la guerre » dans les locaux du Service allemand de Renseignements (WASt) à Berlin. Cette année, de nouvelles organisations, des personnes à titre individuel et des historiens les ont rejoints. Un réseau européen d’associations d’enfants de la guerre est né, des activités communes sont prévues.

Je cite encore une fois Jean-Jacques Delorme :

« Après avoir longtemps marché la tête basse, les enfants de la honte ont relevé la tête ; cette honte avec laquelle toute une société les avait stigmatisés ».

Bibliographie :

Ehlers, Anke, Posttraumatische Belastungsstörung ; Göttingen 1999

Heidenreich, Gisela, Das endlose Jahr, Die langsame Entdeckung der eigenen Biographie – Ein Lebensbornschicksal, Bern, München, 2002; Fischer-Tb, Frankfurt 2004

Heidenreich, Gisela, Das Schweigen der Mütter ist das Leiden der Töchter, in: Bellmann/Biermann, Vatersuche; Berlin 2005

Herman, Judith, Die Narben der Gewalt, München 1993

Ajout en octobre 2008:

Les propos mentionnés viennent d‘être publiés dans l’ouvrage de :

Wolfgang Remmers et Ludwig Norz (responsables de la publication), Né maudit – Verwünscht geborenKriegskinder ; ExperienzaWast, Tome 2, éditeur C&N, Berlin 2008 :

Delorme, Jean-Jacques, Kinder von Deutschen, page 107

Röder, Volker, Geboren im Lebensbornheim Harz, page 86

Heidenreich, Gisela, Auf der Suche nach der Identität-Psychische Folgen der „Lebensborn“-Ideologie, page 63

( ma contribution inclut des parties du présent texte)