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La lettre

 Soixante ans d’amitié, c’est inhabituel. Toutes ces années m’unissent pourtant à cette amie qui m’a dit , un matin où je me plaignais de celui que je pensais être mon père :

« Qu’est-ce que ça peut te faire puisqu’il n’est pas ton père ! »

J’avais onze ans et nous étions sur le chemin du collège. Je me souviens d’avoir senti mon cœur s’arrêter de battre , de m’être figée.

Quoi ? Que disait-elle ? Elle en avait trop dit ou pas assez.

« Ton père était allemand. Tout le monde est au courant et je pensais que tu le savais ».

Ses regrets de m’avoir révélé aussi brutalement les origines de ma naissance, la poursuivent encore.

Le souvenir que j’ai gardé de cette journée au collège est celui d’une déconnexion totale avec les cours, le lieu, les gens qui m’entouraient. Et cette question lancinante : comment cela était-il possible ? En même temps, ce soulagement : « il » n’était pas mon père………presque un bonheur parmi toutes les questions qui m’assaillaient.

Il m’apparut alors, qu’en effet, ma vie n’avait pas été celle de toutes les petites filles de mon âge. J’avais été élevée par ma grand-mère et n’avais découvert mes parents et mes frères et sœur qu’à l’occasion de la naissance du plus jeune de mes frères : j’avais sept ans !.Nous étions allés les voir mais nous étions rentrés à la maison. Une évidence, pour moi. Quelques années plus tard, cette famille, que je ne connaissais pas, est venue s’installer là où je vivais pendant environ quatre années. Ce qui explique ma présence chez eux à l’époque dont je parle. Lorsque j’eus treize ans, ils repartirent et je restai, tout naturellement, chez ma grand-mère.

Personne n’en parlait et il avait fallu cette révélation de mon amie pour que je m’interroge vraiment. A cela s’ajoutait ce « ressenti », que je n’avais pas compris jusque là, je veux parler de cette mise à l’écart, de cette façon plus ou moins pudique de m’éviter, de ces regards ou trop appuyés ou fuyants qui m’accompagnaient, de cette réflexion de ma maîtresse d’école qui avait dit, un jour où j’avais lancé un caillou à la tête d’une de mes camarades de classe : « ça devait bien finir comme ça ! »

Le peu d’histoire que j’avais apprise à l’école élémentaire avait suffi à me faire saisir que les soldats allemands n’étaient pas précisément nos amis. Et voilà que j’étais la fille de l’un d’eux ! J’aurais peut-être dû être furieuse, en vouloir à ma mère, « le » détester, les maudire pour cette vie qui n’était pas un cadeau ! Non ! en fait, non ! Il me sauvait de « l’autre » et c’était beaucoup. Le rêve prit le pas sur la réalité  et j’imaginais alors la lettre qui ne manquerait pas d’arriver, un jour ou l’autre d’Allemagne. Il y avait bien quelqu’un, Outre-Rhin quelqu’un qui s’inquiéterait de moi…..je ne pouvais rester ainsi, dans l’ignorance ! C’était intolérable ! J’aurais voulu pleurer et je ne le pouvais pas. Dur de ravaler ses larmes à onze ans !J’ai cependant dû faire face, toute seule, puisque chez moi et autour de moi, le silence persistait. J’avais même l’impression qu’il s’épaississait.

Je ne saurais dire ce qui me poussa, un jour, à en parler à ma grand-mère : j’avais dix-neuf ans ! Frappée de stupeur, sa seule réaction fut une interrogation :  « Qui t’a dit cela ? » et l’échange s’arrêta net. Il fallut encore bien du temps avant qu’elle accepte de me parler, un peu, de me remettre les quelques photos qu’elle avait sauvées et de me confier son nom et son prénom : Rudy, il s’appelait Rudy et j’aimais passionnément ce prénom que je me surprenais à chantonner, parfois.

Une bien jolie histoire d’amour, sur fond de guerre, la guerre qui brise tant d’humains .

                                         Des soldats allemands, dont mon père, étaient casernés à proximité de chez ma grand-mère. Elle avait été réquisitionnée pour laver leur linge. Soit elle le transportait dans sa brouette, soit mon père recevait l’ordre de le lui apporter dans sa camionnette. Ma mère avait dix-neuf ans, mon oncle était un peu plus jeune. Des liens d’amitié se nouèrent et mon père passa de nombreuses soirées à la maison, sortit ici et là avec ma mère et mon oncle puis, par la suite, les événements le confirment, avec ma mère, seuls.

Lorsque ma mère découvrit sa grossesse , elle dut quitter la maison et se réfugier chez sa sœur, au Mans, où je suis née. Il lui fallut travailler et j’allai d’une nourrice à l’autre jusqu’à ce que je sois confiée à ma grand-mère : j’avais dix-sept mois.

Les années ont passé ……..si je n’ai pu entreprendre de recherches, je n’ai cependant rien oublié. Et toujours ce silence !.Jusqu’au jour où j’ai lu le livre de Picaper et suivi son interview sur Europe 1. Enfin quelqu’un osait parler « Des enfants maudits ». La chape se soulevait.

C’était en 2004 : je réunis mes précieuses photos et interrogeai timidement ma mère. Sa mémoire ne lui fit pas défaut et elle se souvenait des prénoms des quatre sœurs de mon père : indice considérable. J’adressai mon courrier à la Wast et attendis à nouveau….une lettre !

Elle arriva mais les recherches avaient été infructueuses. Je me sentis une seconde fois orpheline.

Enfin, il y eut 2008 et cet article dans « Le Monde » qui me fit découvrir l’existence de l’association  « Cœurs sans frontières ». Je constituai à nouveau mon petit dossier, le même et l’adressai à M. Rouxel. Nouvelle attente et toujours ce même espoir……..une lettre !

Ce fut, en fait, un appel téléphonique qui me rendit confiance. M. Delorme, Président de l’association, discuta longuement avec moi et m’encouragea à persister. Nous étions en juillet et je me préparais à devoir être très patiente.

                                 Et il y eut cet appel téléphonique du 9 septembre vers 21h ! Cette nouvelle qui tout d’abord me pétrifia et me laissa sans voix : on avait retrouvé les sœurs de mon père, mes tantes ! Liselotte, Paula, Erika, Hennie , toutes les quatre en vie ! Les mots manquent pour exprimer les sentiments qui m’ont totalement submergée ! Combien j’ai apprécié alors l’aide de Franck et de M.Delorme, le soir même et les jours, les semaines qui ont suivi car il fallut sortir la tête de l’eau et encore être patiente. Inge devait, en effet, convaincre mes tantes. Jugez de leur étonnement ! Comment accepter cette nièce qui débarquait ainsi dans leur vie ? Pourtant, elles l’ont fait et m’ont reconnue comme la fille de leur frère, mort en Mars 1945 dans des conditions particulièrement tragiques.

54 années plus tard, la lettre est enfin arrivée le 29 septembre !Comme intimidée, elle m’attendait, toute seule, au fond de la boîte à lettres. Nous nous sommes tout de suite reconnues et elle ne m’a opposé aucune résistance. A tel point que, dans ma hâte, j’ai réussi l’exploit de déchirer le feuillet en ouvrant l’enveloppe ! Bien vite consolée par les photos et les bonnes nouvelles, j’ai finalement beaucoup pleuré………d’émotion, de joie sur ces lignes écrites avec tant de tendresse.

Je vais pouvoir me rendre sur la tombe de mon père, non pas pour y faire mon deuil mais, bien au contraire, pour y puiser mes racines et donc celles de mes enfants et petits-enfants. Je ne doute pas d’une prochaine rencontre avec mes tantes dans la ville où a vécu mon père.

Difficile de naître une seconde fois mais la sérénité d’une identité enfin reconnue est un cadeau presque miraculeux.

                                             On dirait un roman, on a peine à y croire……..et pourtant ! L’attente a été longue mais je réalise la part de chance qui m’est échue. La chance surtout d’avoir croisé sur mon chemin des bénévoles qui se mettent au service des autres et dont le plus grand bonheur est de voir aboutir une quête qui réunit ceux que la guerre a séparés, qui rend à chacun une partie de son être, qui permet, c’est certain, de briser les frontières.

                                              Merci à vous tous.

 Monique MÜLLER.