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Tenter de retrouver l’identité du père de Chantal constituait un défi très difficile, voire impossible à relever. Nous savions à quel point il fallait nous méfier des maigres renseignements hérités d’une mémoire familiale confrontée pendant un demi-siècle aux silences et au tabou d’être née d’un soldat allemand  durant la période d’Occupation, en Ardèche. Nous ne disposions que d’un prénom, Matthias, de sa  ville d’origine, Essen (avec pas moins de 600 000 habitants), d’une profession, typographe, d’un âge approximatif à son arrivée en France, 30 ans, et émettions un certain nombre de suppositions telles que le grade d’officier. Le contexte ardéchois nous était davantage connu :l’arrivée à Aubenas quelques semaines après l’invasion de la zone libre en décembre 1942, le logement chez l’habitant, un négociant en tissus et employeur d’une domestique prénommée Ida, la mère de Chantal, décédée en 1988 sans jamais avoir révélé le moindre indice supplémentaire sur celui qui semble avoir été son unique amour.

Une première tentative infructueuse semblait pourtant bien partie. La découverte des services de la WAST à Berlin laissait croire à une possibilité aisée de retrouver l’identité de Matthias. En réponse au courrier de Chantal, il lui était signifié qu’en l’absence du patronyme, nous ne pouvions rien apprendre de nouveau sur son père et ses éventuels descendants. Echouer aux portes de ces archives militaires auxquelles les Archives nationales, l’ambassade allemande à Paris et la Croix Rouge nous renvoyaient spontanément mettait un terme sans appel à cette première tentative d’identification.

La rencontre avec Cœurs Sans Frontières, avec son président Jean-Jacques Delorme et avec Franck Rolland allait tout changer. Sur les conseils avisés de ce dernier, nous repartions à la quête d’archives ardéchoises susceptibles de confirmer le Feld Post Nummer (FPN, identifiant militaire propre à la Wehrmacht) correspondant au bataillon auquel Matthias appartenait lors de son arrivée à Aubenas. Après quelques recherches vaines à la mairie, chez les descendants des patrons d’Ida, à l’établissement scolaire réquisitionné pour héberger les troupes allemandes, il fallut expliquer aux archives départementales de Privas qu’elles abritaient vraisemblablement des dossiers de dommages de guerre et des bons de réquisition révélant le FPN de ces troupes stationnées à Aubenas fin 1942 –début 1943. Une piste parallèle à celle-ci venait de nous livrer une référence précise. Sur les conseils d’un musée local de la Résistance, nous avions pris contact avec un général à la retraite spécialisé dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Il lui fallut moins d’une heure pour nous préciser de source allemande que le bataillon (n°57) que nous recherchions appartenait au 9e Régiment d’Infanterie de la 189e Division de réserve. Quelques semaines plus tard, des bons de réquisition aimablement photocopiés et envoyés par un archiviste de Privas laissaient apparaître le tampon militaire signalant un FPN appartenant bien au 57e bataillon de Matthias. Nos espoirs se tournaient de nouveau vers Berlin.

Notre second courrier à la WAST prenait soin de mettre en exergue ce FPN qui avait manqué la première fois. La probabilité initiale de connaître le nom de Matthias s’en trouvait considérablement accrue. Trois semaines environ suffirent à retrouver notre Matthias, du moins sa fiche, parmi les millions contenues dans ce labyrinthe de vieux papiers. Après vérification, la WAST fournissait à Chantal le nom de son père…et celui d’une sœur outre-Rhin. Nous apprenions le décès de Matthias en Prusse orientale, dans le secteur de Königsberg, quelques semaines avant la capitulation allemande, début 1945, à la veille de ses 32 ans. Quelques contacts épistolaires et un échange de photos avec sa sœur permirent à Chantal de mettre enfin un visage sur son père.

Le petit village nord polonais de Miejska Wola, près de la frontière avec l’enclave russe de Kaliningrad, abrite dans son cimetière 11 tombes de soldats allemands tombés au combat durant le terrible hiver 1945. Le nom de Matthias figurant sur l’une d’entre-elles attend d’être lu un jour par ses deux filles réunies.