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J’ai 61 ans. Je suis née en Allemagne. De ma naissance à 5 mois, il semblerait que j’ai vécu avec cette femme qui m’a donné la vie.  Ensuite, elle décide de me confier aux autorités françaises d’occupation sous le prétexte que je serais la fille d’un soldat français. Je vais donc allonger la liste des enfants abandonnés.

Je vais  faire de pouponnière en pouponnière  jusqu’en mai 48 où je vais être transférée en France dans le but d’être adoptée, ce qui ne s’est pas fait.
Je suis confiée trois jours après mon arrivée en France à une famille d’accueil qui me dira longtemps que lorsque je suis arrivée, je ne savais rien dire et que je ne comprenais rien…et que j’étais donc pas très intelligente …. Imaginez-vous passer d’Allemagne en France en 3 jours…
Très vite, je comprends que je n’y ai pas ma place et bien sûr, ma seule obsession sera de retrouver cette mère. Une mère ne peut pas abandonner un enfant, alors il faut la chercher. Dans la rue, je recherche le visage de cette femme.  Je la vois partout… dans la rue, dans mes rêves. Tête de boche sera souvent mon surnom. Très petite, je comprends que je suis une enfant née de la honte, coupable d’exister.

A l’école, le jour de la rentrée est mon obsession. Je ne connais même pas mon lieu de naissance et les enfants rient quand je suis incapable de répondre à la maîtresse, où es-tu née ? Fou rire complet dans la classe. Etre boche, être l’enfant de personne, être moche sont des choses lourdes à porter quand on est un enfant.

A force de démarches, j’obtiens à 18 ans une carte d’identité et à ce moment là seulement, les services sociaux m’apprennent que je suis de nationalité allemande et qu’il va falloir être naturalisée  pour obtenir la nationalité française. Au fond de moi, j’ai toujours été allemande. Cela aussi, on me l’a pris.

Suite à une demande auprès des services du premier Ministre, je parviens à 52 ans à obtenir mon lieu de naissance. Je dois préciser que de 18 à 52 ans, il a été noté sur ma carte d’identité… , mon permis de conduire, née   … Assistance Publique. Cela aussi, il faut le porter.

Toutes les recherches que j’ai faites n’ont jamais abouti.

J’ai toujours rêvé d’aller voir ma ville de naissance.

J’habite Orléans, et un de mes fils, Loïc doit se rendre àMulhouse. C’est curieux, le hasard fait bien les choses. Pourquoi Mulhouse ?

Avec Loïc, nous partons donc pour Mulhouse. L’AFPA vient de lui proposer la possibilité de faire une formation Informatique. Il va lui falloir rester au moins 18 mois.

Säckingen, mon lieu de naissance n’est qu’à 50 km de Mulhouse et il semble bien difficile de ne pas y aller. Pendant que Loïc passe sa journée au centre de l’AFPA, je m’empresse de prendre la route de Säckingen en Allemagne. J’ai l’impression que la voiture y va seule. Je vais m’y rendre sans problème avec l’angoisse terrible de ce que je vais découvrir. D’après les documents que j’ai en ma possession, je n’ai connu que les établissements militaires. Je sais donc que l’hôpital où je suis née sera triste d’apparence.
Après  avoir franchi le centre ville, un hôpital est indiqué sur la gauche. Cela grimpe. A mon grand étonnement, celui-ci est situé dans un décor de verdure magnifique et même apaisant. Des malades s’y promènent.  Moi qui ai toujours imaginé qu’il s’agissait d’un endroit très sobre et plein de bâtiments militaires…. Mon cœur bat très fort. J’ai franchi la première étape de mon combat pour  la recherche de mes moments avec cette mère qui m’a tant manquée.  Je l’imagine sachant que ses yeux ont vu les mêmes montagnes que celles qui se trouvent en face de moi, qu’elle a marché sur le même sentier que je suis entrain de gravir. J’ai même l’impression très forte qu’elle est présente et que nous allons nous rencontrer. C’est curieux, ce sentiment…
Il y a un vieux monsieur qui est assis sur un banc. Lui doit savoir si cet hôpital est bien celui que je recherche… Il y a la barrière de la langue et je n’ose pas lui demander. Heureusement, un hélicoptère vient de décoller et cela distrait mon attention.

Je repars en fin d’après-midi, très triste de constater que l’on m’a volé non seulement ma vie, mais aussi mes montagnes, ma langue d’origine. J’ai un sentiment très fort d’appartenir plus à ce lieu qu’à celui que l’on m’a imposé. J’ai un sentiment immense de révolte. Je voudrais hurler au monde entier ma souffrance.
Ce qui m’apaise un peu, c’est que je sais que je vais y retourner demain, avec Loïc.

Le lendemain, je lui fais donc découvrir  tout ce magnifique parcours pour aller jusqu’à Säckingen. La veille, je découvrais…Ce jour-là, j’allais chez moi. Je n’ai jamais su d’où j’étais et soudainement, je comprends que je viens simplement de là. Maintenant que je sais d’où je viens, je vais peut-être mieux savoir où je vais.
Loïc décide de se débrouiller en anglais et en allemand auprès des autorités de l’Hôpital qui lui confirment qu’il s’agit bien du même hôpital et que la Chapelle notée dans mon acte de baptême est au 2ème étage. Nous nous y rendons accompagnés d’une infirmière qui nous montre le chemin.  Là, cela est très dur. Mes yeux restent figés devant les fonds baptismaux et je vois cette femme (sans visage) tenant son bébé, accompagné de sa mère que l’on m’a désigné comme marraine. Pas de parrain.

C’est un moment très fort et très angoissant. Loïc est formidable. Il  respecte mes émotions. Je remercie cette mère de m’avoir portée jusqu’à cet autel. En me faisant baptiser, elle a voulu sans doute me protéger, tout du moins, cela me fait du bien de le croire.  Merci. Elle m’a permis de prendre un chemin, lequel je vais suivre toute ma vie malgré tous les doutes qui m’envahissent souvent.

Je brûle deux cierges, un pour elle, un pour moi. Je ressens le sentiment que je fais quelque chose pour elle, avec elle, car elle est là, dans ce lieu religieux. Beaucoup de douleur monte en moi. C’est la première fois que je m’autorise à la sentir si proche de moi.

Nous quittons la Chapelle et reprenons la voiture. Pour nous changer et ne pas nous dépayser… nous trouvons un Mac Do pour nous restaurer et digérer les émotions fortes du matin. Loïc s’efforce de se faire comprendre pour que nous puissions trouver le Centre ville. Ouf, une bande de jeunes assez sympathique
nous indique le chemin.

Après un rapide petit tour dans les magasins, nous nous devons de trouver l’Hôtel de Ville. Problème, nous avions oublié de prendre un dictionnaire avec nous. Loïc téléphone à une de ses connaissances en Suisse qui lui donne la réponse. Cela se dit Rathaüs. Nous voici donc, dans le centre ville demandant aux gens qui se promenaient : Rathaüs ? Ouf, enfin une bonne indication, tout du moins, on le croyait. La personne à l’accueil ne comprend pas l’anglais de Loïc. Il fait donc appel à une collègue. Celle-ci nous indique sur un papier où aller. Bien sûr, nous voici reperdus et notre papier nous sert beaucoup pour demander notre chemin. Cela nous permet de découvrir un magnifique pont couvert en bois, fleuri d’une multitude de géraniums, qui sert de passage pour  traverser le Rhin et se retrouver  d’Allemagne en Suisse en  à peine un quart d’heure. C’est le plus vieux pont  de bois couvert d’Europe. Il date de 1 640.Enfin, nous voici devant l’enseigne Rathaüs. Un magnifique château avec son trompettiste en bronze en plein milieu d’une magnifique pelouse.

Je prends mon souffle, et nous poussons la porte de l’Etat Civil. Je suis très fière de montrer ma carte d’identité … je suis née à Säckingen. Je suis chez moi.
Loïc arrive à demander à la secrétaire un extrait d’acte de naissance me concernant. Très vite, cette dame arrive avec un vieux registre tout poussiéreux et vient transcrire sur son ordinateur les indications à porter sur le document.
Très gentiment, elle me montre ce vieux livre pour que je puisse vérifier qu’il s’agit bien de moi et j’apprends donc, que je suis née à 18 h 40, ce que j’ignorais jusqu’à ce moment.  Précision qui a son importance pour moi.

Loïc a l’idée de demander s’il était possible de savoir si cette mère était encore en vie. La secrétaire de Mairie donne deux coups de fils à l’Ambassade de Konstanz, son lieu de naissance… Elle est encore en vie et elle porte aujourd’hui le nom de Bartholdi  depuis le 20.02.1960. La secrétaire nous propose d’écrire elle-même à l’Etat civil de Konstanz pour obtenir son adresse actuelle. Elle donne donc mes coordonnées postales et par email.

Nous avons bien avancé pour notre journée. Demain, nous devons reprendre la route  pour Orléans.

Nous prenons conscience qu’il va falloir faire très vite pour la retrouver car elle a  87 ans, on n’a plus beaucoup de temps devant nous.
Je suis contente de pouvoir partager ces recherches avec Loïc. Je dois préciser que Loïc est un enfant que nous avons adopté et que lui, a choisi de ne pas rechercher ses origines.J’ai le sentiment que lui peut comprendre ce que je vis. Je suis cependant un peu mal à l’aise, car je me dis qu’il réagit peut-être ainsi par loyauté par rapport à nous. C’est un gros point d’interrogation pour moi, même s’il m’assure que pour lui sa famille, est bien celle dans laquelle il vit et où il se reconnaît.

Nous voici rentrés à Orléans. IL faut attendre la réponse de Konstanz qui vient très vite. Ils sont à Wila, mais nous n’avons pas d’autres précisions, car il y a lieu pour l’état civil de protéger  le lieu de résidence des personnes concernées. Qu’allons-nous faire ?  Partir dans cette ville et chercher les Bartholdi ? C’est risqué. Ils sont âgés. Ils n’ont pas de numéro de téléphone… Cela se complique.

Je confie mes recherches à une association qui fait un travail formidable… cela concerne essentiellement les personnes de ma génération qui sont nés de parents  allemands et français pendant la salle guerre  Je suis très impatiente car  les jours s’écoulent et je me dois d’arriver à temps pour dire à cette mère : tu peux partir en paix, je t’ai retrouvée, et permets-moi de t’embrasser. C’est dommage, nous ne serions aimées très fort.

Entre temps, j’avais fait des recherches sur mon parcours dans les pouponnières allemandes sous autorités françaises de novembre 46 à mai 48.
Je reçois donc un courrier du Ministère des Archives de l’Armée Allemande sous l’Occupation. Ils ont beaucoup d’informations me concernant, ce qui est rare. Pour obtenir ces renseignements, je dois me rendre à Colmar car ils n’envoient aucun document par courrier et ne donnent  rien par téléphone.
Je décide donc de partir le 19 décembre pour Colmar. Je pars seule cette fois.
J’ai rendez-vous le 20 avec le secrétariat du Ministère des Armées pour consulter les différents dossiers me concernant. J’y découvre des choses émouvantes, difficiles à ingurgiter, en un mot mon parcours. Les dossiers sont particulièrement bien tenus, ce qui m’étonne. Une copie de tous les documents m’est remise au moment de partir. J’ai donc avancé aujourd’hui. Comment ce pauvre bébé a pu faire face à tout cela : blessures, eczéma particulièrement grave, rachitique, avec cachexie, arcade sourcilière ouverte, nez cassé, phlegmons à divers endroits (je conserve d’ailleurs des traces profondes)….et de plus, sans amour, sans personne pour lui dire que cela ira peut-être mieux demain….Heureusement, c’est le Marché de Noël à Colmar. Je décide donc de me changer les idées et de découvrir les magnifiques  choses exposées.

Je suis encore à Colmar, dans ma chambre, particulièrement fatiguée de cette dure journée d’émotions et de révolte. Le téléphone sonne… un monsieur de l’Association, Franck, me demande l’autorisation de prendre en mains les recherches concernant Anna Braunwarth. Il habite Strasbourg, et maîtrise parfaitement l’allemand.

Sur ma route de retour, le mercredi donc, ce monsieur Franck me téléphone pour me dire que ma mère a de nouveau déménagé et qu’il se met en contact avec la mairie de Münchwillem. Je suis un peu triste de repartir ainsi, car je sens que nous sommes sur le point de trouver  et je dois bien rentrer. Tant pis, je referai le trajet plus tard s’il le faut.

Je continue ma route et à nouveau Franck m’appelle sur mon portable. J’ai l’idée de m’arrêter sur le côté de la route. Je suis en train de quitter Belfort
Elisabeth, j’ai des nouvelles à vous donner. : Votre maman est décédée en 91, mais j’ai une bonne nouvelle, vous êtes l’aînée d’une famille de 5 enfants…
Je me rends compte que j’ai bien fait de m’arrêter… et  là, il m’énonce les prénoms  de chacun :

Doris, née le
Marlies née le
Claudia née le
Titus Karl né le

Je n’en crois pas mes yeux…ni mes oreilles…Bien sûr, ma première pensée est qu’il faut que je les contacte.

J’ai beaucoup d’appréhension. Ai-je le droit de venir perturber une famille qui doit ignorer ma présence. Et pourtant, ce sont mes frères et sœurs et c’est mon droit d’essayer de leur dire que je suis là s’ils le veulent bien. Ce ne sont que des demi-sœurs et demi-frère me direz-vous…. Mais si le lien se fait, on ne peut pas aimer que la moitié alors, ce seront des frère et sœurs.

Les filles sont peut-être mariées et on ne connaît pas leur nom d’épouses. Franck a localisé Titus. Il a l’adresse exacte. Il me conseille donc d’écrire à Titus. Ce que je fais le 22 décembre. Je lui joins mon acte de naissance ainsi que celui de notre mère pour lui prouver les liens qui nous unissent.

Ce sont les Fêtes de fin d’année et je m’imagine tout ce petit monde en famille.  Nous sommes le 5 janvier. Un samedi. Je demande à Loïc de m’accompagner à Paris voir les illuminations pour me changer les idées.  Il donne bien sûr son accord. On passe une bonne soirée à deux. On rentre aux alentours de minuit. Je vais bien sûr, en vitesse, sur mon ordinateur voir les derniers courriers.

Nous sommes à cette heure, le 6 janvier. Que vois-je : Urgent…Ta sœur Marlies   Je n’en crois pas mes yeux. Heureusement, Loïc est à côté de moi. Alain, mon mari aussi.  Voici ce que je lis ; Voici deux heures que je sais que j’ai une sœur… Celle-ci me demande de lui donner mon numéro de téléphone. Elle ne parle pas le Français, mais sa fille parle un peu.

Le lendemain, à 11 heures, Daniella, une des filles de Marlies me parle. Bien sûr
Je suis plus qu’émue. Impressionnant ce moment. Cette nièce me donne quelques renseignements sur la famille et il faut déjà raccrocher. De l’après midi, Daniella me refait un email me disant que sa maman voulait bien communiquer avec moi et qu’elle était contente de ma présence et que très vite, elle va faire le maximum pour envoyer des photos de la famille.
Je passe un dimanche assez perturbé dans ma tête et sens que tout va aller vite maintenant.
Le mardi soir, très tard, j’ai un email qui s’intitule : la famille s’agrandit.  Comme je fais partie d’une association de parents adoptifs, je suis convaincue qu’il s’agit de l’annonce de l’arrivée d’un petit bonhomme venu de loin. Non, rien de cela. Cette fois, c’est la sœur qui me suit, Doris qui a la gentillesse de m’adresser un très long message. Ouf, elle parle parfaitement le Français. C’est un véritable soulagement, on va enfin pouvoir communiquer. A travers son courrier, je sais déjà qu’elle est ma sœur.

Depuis ce jour, beaucoup d’emails vont s’échanger entre Doris et moi. Un peu moins avec Marlies, mais la barrière de la langue n’y est que la seule raison.
Entre temps, Marlies aura la gentillesse de m’envoyer une très grosse enveloppe de photos où je vais enfin pouvoir donner un visage à cette mère tant imaginée…ainsi que tout le reste de la famille

En Mars de cette année, j’ai rejoint ma sœur Doris qui habite la Suisse . Avec son mari, nous sommes allés, tout d’abord à Zurich prendre sur notre route un frère puis tous ensemble, nous sommes partis en Basse-Bavière découvrir une autre sœur. Nous avons passé un week-end de Pâques, pour moi inoubliable.
J’ai été accueillie d’une manière extraordinaire avec beaucoup de chaleur et de compréhension et aussi d’incompréhension quant au silence de leur mère.
Depuis, je commence à trouver la sérénité. Au retour de Bavière, nous sommes allés ensemble sur la tombe de notre mère. A la minute, j’ai pu faire mon deuil. La vue de sa tombe m’est revenue à beaucoup de moments pendant une petite semaine., mais maintenant je sais où elle est.
Je n’ai aucune haine contre elle, sinon beaucoup de regret de n’avoir pu lui dire qu’on aurait pu s’aimer. Elle m’a laissé en cadeau des sœurs et un frère et c’est le plus beau des cadeaux. C’est cela qui me fait avancer .

Malgré l’importante distance qui nous sépare (780 km aller ), depuis mars de cette année, nous avons pu nous rencontrer quatre week-end. C’est formidable.

Pour moi, je résumerai mon histoire ainsi : j’avais une famille, un train est passé, tout le monde est monté me laissant sur le chemin sans en savoir la raison. J’ai marché, marché, j’ai beaucoup trébuché, puis un jour, j’ai aperçu le train au loin ce qui m’a donné la force de continuer pour le rejoindre. Abîmée par cette longue marche, j’ai enfin réussi à monter dans ce train et à retrouver des sœurs et un frère. Aujourd’hui, je peux commencer à vivre mieux. Dommage que cela ait demandé tant d’années et tant de souffrance. On ne refait pas la vie, on la continue.

Je souhaite à tous ceux et celles qui sont en recherches, qu’ils connaissent le même bonheur,  les mêmes retrouvailles. Il faut se battre et il y a toujours une petite réponse sur la route. Bien sûr, c’est une histoire très douloureuse pour nous tous, mais nous sommes tellement plus forts que les autres en fait, nous qui avons grandi dans l’humilité, aujourd’hui, nous pouvons relever la tête.

Elisabeth Demeulemeester
Maman de 6 enfants.