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Commentaires Stéphane LEUTERE, agrégé en Histoire, adhérent de la région Ile de France.

Chronologie et mémoire

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– L’occupation de Paris débute le 14 juin 1940 et se termine le 25 août 1944. Elle dure donc 4 ans. Il reste très peu de traces de cette époque. La mémoire du Paris de l’occupation n’a pas été transmise : cette page d’histoire est devenue un sujet gênant. Qui a envie de se souvenir que le ministre de la propagande, Philippe Henriot, a été tué au 10, rue de Solférino, siège aujourd’hui du Parti Socialiste ? La seule visibilité de cette période se réduit à des impacts de balles restés sur certaines façades, aux plaques commémoratives qui honorent le souvenir des combattants tombés et aux noms de rue attribués aux résistants. Le cinéma n’hésite pourtant pas à planter le décor d’un Paris sous l’heure allemande (on pense au film de Claude Autant-Lara, La Traversée de Paris, en 1956 ou, beaucoup plus récent, le film, La rafle, de Roselyne Bosch). L’un des lieux les plus symboliques de cette période est sans conteste l’hôtel Lutétia (voir le livre d’Assouline) resté célèbre à plus d’un titre. Construit par le propriétaire du magasin Le Bon Marché pour y loger sa clientèle, il est le premier hôtel art déco à Paris. Les locaux sont pris en 1944 par l’Abwehr qui fait la chasse aux résistants ; en août 1944, l’hôtel est réquisitionné par le général de Gaulle pour devenir le centre d’accueil des déportés libérés.

L’occupation de Paris a été préparée, car une fois les troupes allemandes arrivées, elles prennent immédiatement possession des lieux : 40 000 logements et 400 hôtels sont tout de suite réquisitionnés. L’occupation est donc immédiate.

Paris réquisitionnée

– Les bâtiments réquisitionnés sont presque tous de style haussmannien. Ils sont le plus souvent situés dans des angles de manière à disposer de deux sorties/issues. Beaucoup de ces bâtiments disposent d’abris souterrains.

-Une géographie de l’occupation allemande de Paris apparaît dès juin 1940 :

Les XVIe et XVIIIe arrondissements sont le cœur de la présence allemande. C’est là que l’occupation se fait la plus forte/visible.

Les XIe et XIIe arrondissements sont des lieux d’internement (utilisation des hôpitaux).

Le XIIIe abrite des usines d’armement.

Le XVIe sert à loger les hauts dignitaires allemands (ex : le général Oberg, chef des SS).

Les XIVe et XIXe sont des espaces de cantonnement des troupes allemandes.

En somme, l’Ouest et le centre de paris sont privilégiés par l’occupant.

Paris transformée

Beaucoup d’immeubles changent de fonction et d‘occupants. Les familles juives sont spoliées (programme de l’« aryanisation économique »). Il faut en effet beaucoup de place et de locaux pour accueillir :

– l’état-major du haut commandement militaire allemand

– les bâtiments officiels des autorités de Vichy (préfecture, ministères)

– les organes de propagande (comme le Commissariat général aux questions juives)

– les organismes bancaires (comme la Caisse de crédit du Reich)

– les sièges des journaux, radios et sociétés de films collaborationnistes

– les entrepôts (qui stockent par exemple les produits confisqués du marché noir)

– les usines d’armement…et les prisons

La particularité du Paris de l’occupation est que de très nombreux monuments changent de fonction. Voici quelques exemples de détournement de la vocation des lieux :

– l’institut Pasteur fabrique des vaccins destinés à la Wehrmacht

– le Grand Palais sert de garage puis devient un espace d’expositions de propagande. Tino Rossi y chante pour les prisonniers de guerre. Le cirque Busch finit par s’y abriter.

– le vélodrome d’hiver sert à la déportation des juifs vers le camp de Drancy (rafle du Vel d’Hiv en juillet 1942)

– la fondation Rothschild devient une antenne médicale du camp de Drancy

– le parc des expositions de la porte de Versailles se transforme en un dépôt d’habillement de l’armée de terre allemande

– le palais de Chaillot devient un centre culturel allemand où Karajan joue du Wagner en juin 1941

– l’hôtel Matignon est occupé par la Délégation générale du gouvernement français dans les territoires occupés

– le Palais du Luxembourg devient le siège de la Luftwaffe (armée de l’air allemande)

– l’Hôtel de Ville accueille les services du préfet qui est le principal interlocuteur de l’occupant allemand

La vie à Paris sous l’occupation

La vie quotidienne des Parisiens est certes beaucoup plus difficile mais reste à peu près la même qu’avant la guerre. Les salles de cinéma présentent des films à succès, les salles de spectacle, les cabarets, les restaurants , les théâtres restent ouverts. Le « tout-paris » fréquente l’hôtel particulier de Sacha Guitry. Certains quartiers gardent leur vocation touristique (comme Montmartre). 200 maisons closes environ fonctionnent, dont la plus « sélect », le « One two two » (où le fils de Winston Churchill fait scandale en 1944). L’atmosphère de cette époque a été transmise par le photographe André Zucca (voir le catalogue de l’exposition et montrer les pages 23, 62, 80, 112). Il est à noter que cette exposition tenue en 2008 a engendré une polémique parce que les photographies livrent une image de la banalité d’un quotidien qui ferait presque oublier le contexte de guerre.

Nous allons effectuer un itinéraire au cœur du Paris occupé, c’est à dire dans les VII et VIIIe arrondissements, autour des Champs Elysées notamment.

COMMENTAIRES

1. Opéra Garnier

Il est le premier édifice visité par Hitler le 23 juin 1940. Ce monument est en effet un emblème mondial : c’est l’édifice qui a servi de modèle à la plupart des opéras construits à travers le monde à la fin du XIXe siècle. Contrairement à de nombreux autres monuments, il garde sa fonction. Néanmoins, son public et sa programmation changent. On y jour davantage Mozart et Wagner. Les autorités d’occupation ont droit à un quota de fauteuils d’orchestre. Le 22 mai 1941, Karajan y dirige L’Enlèvement au sérail de Mozart. L’opéra Garnier confirme la vocation de Paris à être, selon les termes de Goebbels, le « Luna Park de l’Europe », c’est à dire un haut lieu des loisirs, du tourisme et des plaisirs, même si le plaisir n’appartient ici qu’aux mélomanes.

L’Opéra Garnier devient une vitrine de l’art lyrique allemand, une preuve en quelque sorte du haut degré culturel de l’Allemagne occupante. Des orchestres allemands jouent sur les marches de l’Opéra. Garnier symbolise donc également la volonté de montrer la perpétuation des échanges culturels entre la France et l’Allemagne.

2 – Autour des Champs Elysées

Les Champs Elysées sont l’espace parisien le plus symbolique de la grandeur de la France et de celle de l’Allemagne vainqueur. C’est en effet dans ce périmètre que l’on mesure le plus l’occupation allemande de la capitale française.

42: Hall Citroën

C’est un hall d’exposition des voitures Citroën depuis 1933. Reconstruit à deux reprises, le bâtiment accueille toujours les voitures Citroën. Pendant l’occupation, il sert de hall d’exposition aux nazis. En janvier 1944, a lieu une exposition de photographies de la Waffen-SS.

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42 avenue des Champs-Elysées en 2011

52 : Les services de propagande allemande du Grand-Paris (Propaganda-Staffel):

Le bâtiment abrite d’abord les locaux de l’armée de l’air puis les services de propagande qui se divisent en huit services : la presse, la radio, le cinéma, la musique, le théâtre, la littérature, la propagande active, l’administration.

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52 Avenue des Champs-Elysées en 2011

104-110 : société Continental-Films.

C’est une société française de production cinématographique à capitaux allemands. Elle est la rivale de Pathé et de Gaumont. Goebbels, ministre de la propagande du Reich, crée Continental-Films. Cette société réalise 33 films parmi lesquels :

1941 : Henri Decoin, Les Inconnus dans la maison

1942 : Henri-Georges Clouzot, L’Assassin habite au 21, Le Corbeau (1943)

116 bis : Siège Radio-Paris

on y trouve le siège de Radio-Paris qui présente 3 types de programmes : les actualités, la musique classique et les variétés. Cette radio devient un organe de propagande au service des nazis. L’humoriste Pierre Dac dénonce ce fait lorsque, sur l’air de la Cucaracha, il rappelle sur les ondes que : « Radio-Paris ment, Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand ».

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116 bis Avenue des Champs-Elysées en novembre 2011

Arc de triomphe

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Il célèbre les victoires de Napoléon. On voit d’ailleurs gravé dans la pierre le nom des grandes batailles victorieuses, notamment en Prusse et en Saxe. Depuis le 11 novembre 1920, on trouve sous l’arche principale la tombe du Soldat inconnu. Dès le 14 juin 1940, le drapeau allemand flotte sous l’Arc de triomphe. L’armée allemande défile à cette date sur les Champs Elysées. Des soldats allemands montent chaque jour la garde. La vocation du monument à célébrer le sacrifice des soldats tombés lors de la Première Guerre mondiale n’est pas mise en cause par l’occupant.

Néanmoins, à la date symbolique du 11 novembre 1940, une manifestation d’étudiants de la Sorbonne et de lycéens (environ 3000 personnes) venus déposer une gerbe sur la tombe du Soldat inconnu tourne mal. Ce geste est violemment réprimé : 200 arrestations, emprisonnements, fermeture de la Sorbonne sur plusieurs semaines, rafle de 1000 jeunes dans le quartier latin quelques jours plus tard). Cette manifestation est considérée comme le premier acte de résistance.

C’est à l’Arc de triomphe que les militaires allemands remettent officiellement la décoration de la Croix de fer (la francisque est quant à elle remise aux Invalides).

A proximité des Champs Elysées, d’autres bâtiments importants ont été réquisitionnés, comme l’hôtel George V occupé par le quartier général de l’armée de terre.

101 : magazine Au Pilori installé dans l’hôtel d’Albe Pas de photo

Ce magazine appartient à la presse antisémite. Il procède ouvertement à des dénonciations. Il se présente comme un journal de combat contre la « judéo-maçonnerie » et pour les « intérêts français ». Cet hebdomadaire tire à 65000 exemplaires jusqu’en août 1944. Il est financé par la propagande allemande.

3. Place de la Concorde et Palais Bourbon

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La place de la Concorde est un haut lieu de l’occupation allemande en raison de l’installation des officiers allemands à l’hôtel Crillon et de la transformation du ministère de la Marine en Etat-major de la Marine allemande (Marinebefehlshaber) dirigé successivement par l’amiral Otto Schultze et par l’amiral Wilhelm Maschall.

Juste à côté, rue Royale, le restaurant Maxim’s accueille le « Tout-Paris ». Goebbels pense un temps le réserver aux Allemands seuls mais renonce à cette idée. Le 19 juillet 1940, Pierre Laval y rencontre les hauts dignitaires allemands et c’est là qu’ils jettent les bases de la collaboration.

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Place de la Concorde novembre 2011

Le Palais Bourbon (Assemblée nationale).

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Depuis la mise en place du régime de Vichy, la Chambre des députés est déclarée vacante. Le bâtiment est donc occupé par le haut-commandement militaire allemand et par un tribunal militaire. Beaucoup de fonctionnaires allemands y travaillent. Sur la façade, une grande banderole proclame : « L’Allemagne vainc sur tous les fronts ».

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Assemblée Nationale en novembre 2011

4. Hôtel Lutetia

L’hôtel abrite le service de renseignements de la Wehrmacht (Abwehr) qui dépend du haut-commandement militaire allemand en France. La fonction première de l’Abwehr est la lutte contre la Résistance. Le Lutetia devient donc le symbole de l’oppression nazie.

En août 1944, les services du général de Gaulle réquisitionnent le bâtiment. Le palace devient le centre d’accueil des déportés libérés. C’est là que l’on affiche les listes et les

Photographies des survivants ou bien des personnes recherchées par leurs proches (voir à ce sujet la fin du film La Rafle et le livre formidable d’Assouline).

De 1940 à 1944, Paris reste pour les Français et pour les Allemands une ville de plaisir, une capitale européenne du tourisme qui vit à l’heure allemande (l’heure officielle est bien celle de Berlin). Mais c’est aussi une ville où la population subit les rafles, les réquisitions, le rationnement. La vie y est bien plus dure qu’avant. Paris apparaît enfin comme un enjeu fort entre l’occupant et la Résistance, comme un terrain d’affrontement jusqu’aux jours de la Libération où elle est menacée de destruction par ordre de Hitler auquel le général von Choltitz désobéit fort heureusement (voir le film de René Clément Paris brûle-t-il ? réalisé en 1966).

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Hôtel Lutecia en novembre 2011