2012 – Lettre d’un père allemand à sa fille

Mis en cause par la Wehrmacht, un soldat allemand père d’un enfant de mère française répond.

Mon père nous a laissé un double carbone de la note qu’il adressa aux autorités allemandes quelques mois après ma naissance pour répondre aux critiques de plus en plus nombreuses dont il faisait l’objet au sein même de la Wehrmacht. Un document qui illustre les difficultés que pouvait rencontrer, tant du côté allemand que français, deux êtres dont la seule faute était de s’aimer pendant cette période d’absolue tragédie que fut la 2ème guerre mondiale.

Le 26 mai 1943

Réponse de l’ « Obersoldat » Walter.B. Francé à sa hiérarchie militaire

II m’est reproché aujourd’hui de ne pas avoir en tant que membre de la Wehrmacht une conduite convenable en particulier :

1) d’avoir d’étroites relations avec la population civile française.

2) de me laisser aller à aborder des questions concernant le service dans une famille française.

3) d’être un mauvais camarade préférant les discussions avec les français plutôt qu’avec ses homologues allemands.

Pour ma défense, j’avancerai ceci:

Au sujet du point 1 :

Devant quotidiennement apposer ma signature sur de nombreux documents officiels avec un nom à consonance française dont il est très facile de se souvenir et devant en outre répondre à la quasi totalité des appels téléphoniques reçus par le « Quartieramt » (Bureau des logements à la Kommandantur), je suis bien évidemment personnellement connu d’un grand nombre de commerçants et d’employés de la Préfecture.

Cependant je me suis volontairement abstenu d’accepter toute invitation à domicile, bien que ceci, du strict point de vue de mon métier de journaliste, eût pu m’intéresser.

Le seul domicile que je fréquente est celui du Professeur Fauconnet titulaire de la chaire de Langue et Littérature allemandes à l’université de Poitiers. En effet je suis entré en étroite relation avec sa fille Madeleine avec laquelle j’ai eu un petit garçon.

Pour expliquer comment ceci est arrivé, je dois fournir les explications supplémentaires suivantes :

Mon père le Dr Raoul H Francé est écrivain dans le domaine des sciences naturelles. Des renseignements sur sa biographie sont disponibles dans les dictionnaires Meyer, Brockhaus ou Helder. Il est, depuis longtemps, membre de la Schopenhauer Gesellschaft une association philosophique connue. Je suis moi-même, dans le civil, journaliste et comme collaborateur permanent des « Münchner Neuesten Nachrichten » j’écris des articles ayant pour thème les sciences naturelles et divers sujets techniques. Je suis également reporter photographe et ai exercé cette profession à Munich et Berlin.

Par mon père j’avais appris, par hasard, que vivait à Poitiers un certain Professeur Fauconnet qui faisait partie depuis longtemps du comité de la direction scientifique de la Schopenhauer Gesellschaft. En outre l’actuel président de cette association est le Dr Arthur Hübscher qui est aussi le rédacteur en chef pour les questions culturelles des « Münchner Neueste Nachrichten ».

Lorsque j’ai appris, après mon transfert des troupes de réserve dans celles d’active que je viendrais à Poitiers, j’ai souhaité tout naturellement faire la connaissance du Professeur Fauconnet. Je suis arrivé en France longtemps après l’armistice (je suis né en 1901).

Cette visite m’ouvrait des perspectives motivantes puisqu’à l’époque je ne pouvais pas encore pratiquer le français tandis que le Professeur Fauconnet, en tant que germaniste, maîtrisait parfaitement la langue allemande. Sa fille parlait également notre langue puisqu’elle avait, dans son enfance, étudié l’allemand comme langue étrangère (et non l’anglais) avec un précepteur.

Je ne savais pas, à ce moment-là, que je nouerais une relation plus étroite avec Mlle Madeleine Fauconnet et que je deviendrais père d’un robuste petit garçon blond aux yeux bleus.

Je n’ai jamais caché à mes camarades le fait que je sois devenu père en tant que soldat des troupes d’occupation. Dans le cercle de mes bons camarades, il est reconnu que je n’ai pas eu une aventure avec une quelconque « femme de ménage » mais avec une jeune femme d’origine normande qui est prête à me suivre à Berlin après la guerre.

Des échanges culturels doivent être possibles entre les deux parties. Le Professeur Fauconnet a été étudiant en Allemagne (à Kiel et Hambourg) et connaît bien le Reich grâce à de nombreux séjours effectués pendant ses vacances.

Peu avant le début de la guerre, il avait été invité avec sa fille aux conférences de l’association des enseignants national-socialistes à Francfort sur le Main. Plusieurs années auparavant sa fille avait été auditrice libre à l’université de Berlin.

Au sujet du point 2 :

Concernant le reproche d’avoir eu une attitude négligente vis-à-vis d’affaires concernant le service je répondrai ceci :

a) Depuis longtemps, bien avant la guerre, j’ai eu accès, en tant que journaliste, à des informations confidentielles (cela fait toujours partie de mon travail). Cela vaut également aussi en tant que reporter photographe. Je n’ai jamais eu à ce sujet de difficultés. Je sais parfaitement faire la part de choses.

b) Les affaires, dont je m’occupe actuellement à savoir la rédaction d’inventaires, d’actes de prise en charge et de mise à disposition de logements privés , de récépissés à l’intention des français, les relations avec les sociétés d’entretien ou bien encore la répartition des chambres d’hôtel ne sont pas , en fin de compte d’un niveau tel qu’elles puissent susciter de ma part un grand intérêt et que je souhaite encore m’en occuper un seul instant pendant les courtes heures disponibles en dehors de mon service .

c) J’affirme solennellement ceci : je n’ai jamais eu conscience d’avoir parlé, de quelque façon que se soit, des affaires concernant le service avec des civils français.

La suspension depuis plusieurs années de mon activité professionnelle exige, du moins en ce qui me concerne, la mise à profit, sans exception de chaque minute restant à ma disposition. La poursuite de celle-ci nécessite pour moi de lire les journaux et d’analyser leur contenu (tâche pour laquelle ma future femme doit m’aider un jour à Berlin), de suivre les progrès techniques dans le domaine de la photo, et enfin d’étudier au plan géographico-économique mon environnement.

Au sujet du point 3 :

1) Parce que je pense à mon avenir et qu’en conséquence je dois mettre à profit les rares instants qui me restent, il est effectivement très peu fréquent que l’on puisse me trouver à la cantine. A cela s’ajoute le fait que je ne bois pas une goutte d’alcool et que je ne fume presque pas. Au sujet du fait que je sois un mauvais camarade, je peux simplement dire, que jusqu’à maintenant, en tout c’est ce que je crois, je pense avoir fait preuve de prévenance vis-à-vis de chacun dans notre unité, .que se soit pour des photos, de l’aide pour des achats, des traductions, la rédaction de lettres compliquées, et la fourniture ce que qui pouvait leur manquer. Je pense pouvoir affirmer que je n’ai pas d’ennemi dans cette unité et lorsqu’il y a eu un léger différend, j’ai toujours recherché un arrangement.

Walter. B.Francé

Soldat de 1ère classe

P.S.

1) concernant le Professeur Fauconnet : Ci-après le récit d’un événement, qui est peut-être caractéristique de l’attitude de juste compromis du Pr. Fauconnet. Peu après la fin de la campagne, Ie21 juin 1940, Poitiers avait été déclaré ville ouverte. Le 23 à 5 heures et quart du matin, le Pr Fauconnet a été réveillé par des voisins qui, affolés, l’ont informé que des troupes françaises étaient là pour dresser un barrage en mettant en position des véhicules blindés et des mitrailleuses. Le Pr. Fauconnet s’est rendu le plus vite qu’il pouvait avec sa voiture, que sa fille conduisait ,au rectorat de l’université pour réveiller le recteur et, avec lui, prévenir le préfet et le commandant de la ville le Capitaine Rivaud (rue Jean Jaurès) afin qu’un contre-ordre soit donné pour que le barrage soit immédiatement levé. A 7 heures du matin le passage était de nouveau libre et les troupes françaises s’étaient retirées plus loin dans la plaine. Quelques minutes plus tard les premiers véhicules de reconnaissance allemands arrivaient. Une inutile effusion de sang avait été évitée. La population civile était soulagée et le remercia d’avoir ainsi empêché, grâce à son intervention rapide, un grand malheur. Le Pr. Fauconnet ne participa pas non plus à l’exode massif et dépourvu de sens qui avait accompagné l’arrivée des troupes allemandes. Il n’a jamais quitté Poitiers.

2) le dernier article rédigé par le Pr. Fauconnet pour la «Schopenhauer Gesellschaft a été publié dans le n°30 de la revue annuelle pour l’année 1943. Le sujet en était « Wagner, Bellini et Schopenhauer ».

3) je désire ajouter que je n’ai pas fait avant la guerre de grands voyages à l’étranger. Je n’en ai malheureusement pas eu l’occasion. J’ai toujours voyagé sur le territoire du Reich pour des motifs professionnels et n’est rencontré mon père qu’en Allemagne. II habite depuis plusieurs années à Raguse (région aujourd’hui occupée par les italiens). Mes parents sont divorcés depuis 15 ans.

Cette réponse dut satisfaire les autorités allemandes car il ne fut pas muté dans une autre garnison, comme ce fut fréquemment le cas, et il quitta la France début 1944. A la libération, grâce aux témoignages des habitants du quartier, ma mère, arrêtée pendant quelques heures, fut remise en liberté sans être livrée à la vindicte populaire. Son père le Professeur Fauconnet n’ayant pas répondu, dans domaine culturel, aux diverses sollicitations qui lui furent adressées, ne fut l’objet d’aucune mise en cause au titre de la collaboration.

Son fils, Pierre

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